Portrait

Pascal Vandenberghe, libraire à vif

Exigeant, direct, irascible parfois, le patron de Payot dirige ses troupes et son groupe à l’instinct. Nature et Découvertes et désormais YellowKorner sont une diversification «intelligente» à la seule vente de livres

Ne pas faire le test, c’eût été de l’ordre de la faute professionnelle: lancer le mot «Amazon» à la figure de Pascal Vandenberghe. On s’attendait à un rictus, une explosion verbale ou un accès de colère de la part de «Monsieur Payot». Rien de tout ça: sang froid, réponse posée et réfléchie.

C’est que tout le monde lui en parle. Tout le temps. Depuis qu’il a pris la tête de la chaîne de librairies, en 2004, il a eu le temps d’enrichir sa réplique et de la rendre moins épidermique. «Mon principal concurrent, c’est le franc fort, explique-t-il donc calmement, installé dans son bureau du bout du Flon, à Lausanne. Cela fait vingt ans que le livre se vend en ligne et nous sommes toujours là.»

Lui, cela fait treize ans qu’il est à la tête de Payot. Et bientôt quatre qu’il est président, actionnaire principal et directeur général à la fois. «Le rêve de tout dictateur, plaisante-t-il à propos d’une concentration des pouvoirs dont il promet qu’elle n’a rien changé à son quotidien. J’ai toujours dirigé cette entreprise comme si c’était la mienne.»

Courage et détermination

Avec «courage et détermination». Ce n’est pas lui qui le dit, mais ceux qui, de près ou de loin, le côtoient dans les cercles économiques romands. On considère qu’il fallait avoir du cran pour racheter Payot en 2014. Le débat sur le prix du livre faisait rage et les ventes en ligne n’épargnaient déjà plus aucune tranche du commerce de détail. «Je l’ai fait pour contrer l’offre de rachat de la Fnac, rappelle Pascal Vandenberghe. Ils auraient concentré 50% des parts de marché et, avec leur politique de discount, auraient détruit tout le circuit romand de la librairie.»

Un sauveur? «C’est un grand mot, confie un libraire indépendant qui ne souhaite pas être identifié. Mais c’est vrai, heureusement qu’il est là. Payot permet d’alimenter le goût pour la lecture et de signifier aux Romands que le livre papier est bien vivant.»

Payot se porte bien

Le livre papier n’est pas mort, et Payot n’est pas souffrant, il se porte même plutôt bien. Le réseau comptera, dès janvier et une ouverture à Morges, douze libraires. Ses limites de croissance régionale, son patron les a compensées avec le concept Nature et Découvertes, d’abord comme franchisé en Suisse, puis comme coactionnaire. «Une diversification intelligente», assure l’homme de 58 ans. Ce complément – auquel il faut désormais ajouter YellowKorner, ces «appoints» dédiés aux photographies – génère plus de marges que les livres. Il devrait peser 25% du chiffre d’affaires du groupe, après les ouvertures des magasins numéros six, sept et huit, à Berne, à Neuchâtel et, au printemps prochain, à Vevey.

La tolérance est ailleurs

Personne ne conteste l’intelligence avec laquelle Pascal Vandenberghe a fait grandir son groupe. Mais quelques voix s’élèvent çà et là pour critiquer son caractère difficile. Comme patron, on le dit dur, exigeant, cassant, irascible même. «Exigeant, c’est certain. Irascible, ça m’arrive… Je suis franc-jeu, je déteste le déni, la justification, les gens qui n’assument pas leurs erreurs. Ce caractère m’a aidé à arriver là où je suis.» Et il cite Paul Claudel: «La tolérance? Il y a des maisons pour ça.»

Que l’on ne s’y trompe pas: autodidacte de l’entrepreneuriat, il sait diriger ses troupes et tenir une affaire qui roule. Mais il est avant tout un littéraire. Il s’est formé en lisant, beaucoup et de tout. Du Balzac, des livres d’histoire, surtout du XXe siècle, sur le nazisme ou le stalinisme, notamment. De la philosophie et de la sociologie, aussi. Mais toujours un bouquin après l’autre. Et toujours intensément, afin de bien s’approprier le contenu d’un ouvrage. «J’ai commencé à lire en quittant l’école. J’avais 16 ans et j’ai toujours été convaincu que quitter le système ne ferait pas de moi un inculte.»

«Rembourser ma dette aux livres»

A 23 ans, il devient libraire à la Fnac de Metz. C’est là qu’il commence à «rembourser ma dette aux livres. Ils ont fait de moi ce que je suis et m’ont permis d’obtenir ce premier job, sans aucune autre qualification.»

Il passe onze ans à la Fnac, puis dix autres années dans des maisons d’édition à Paris. Il finit par venir en Suisse pour prendre les commandes de Payot. Il lui aura fallu presque trente ans pour rembourser sa dette. «En devenant le patron, je me suis éloigné des livres, je n’étais plus en contact direct avec eux. Cela m’a d’abord dérangé mais j’ai fini par me dire que je ne leur devais plus rien. Je leur avais rendu ce qu’ils m’avaient donné.» Mais ce n’est pas parce qu’il n’est plus redevable qu’il ne lit plus. Il bouquine plusieurs heures par semaine et ne boude pas son plaisir de «ne pas devoir courir derrière la nouveauté».

Je marche à l’expérience et à l’instinct. A chaque fois que je ne l’ai pas suivi, je me suis planté

Pascal Vandenberghe, président, propriétaire et directeur de Payot

Voilà une heure que nous échangeons avec lui, et cela devient évident. Pascal Vandenberghe entretient un petit côté contrariant. Alors que la dictature du bien-être gagne du terrain partout, lui fume deux paquets par jour et ne fait jamais de sport. Si on le précise ici, c’est parce que non seulement il l’assume, mais il s’en vanterait presque.

Ceux qui le connaissent confirmeront notre impression: dans son allure – sa chevelure grise et ses costumes sombres – comme dans son discours, le patron de Payot prend un malin plaisir à cultiver ce caractère un peu austère et décalé. Ou alors c’est inconscient, il n’y a pas de calcul. «Je marche à l’expérience et à l’instinct. A chaque fois que je ne l’ai pas suivi, je me suis planté.»

La différenciation comme pari commercial

Son grand pari commercial, c’est la différenciation: le conseil, les événements avec des auteurs, l’immédiateté, rendue possible grâce à une gestion des stocks très disciplinée et un nombre toujours élevé de références en librairie. «On ne pourra jamais se battre sur les prix, mais nous offrons des services qu’Amazon ne pourra jamais offrir».

On y revient. Quand même. «Ils peuvent avoir cette politique de prix parce qu’ils pratiquent l’optimisation fiscale à outrance et que les conditions de travail de leurs employés sont indignes.» Pascal Vandenberghe, président de l’association patronale genevoise Trade Club, aurait-il un penchant syndicaliste? Serait-il tout du moins un homme de gauche? «Question difficile… Il se dit tellement de bêtises de chaque côté.»

Ni à gauche ni à droite

Ni de gauche, ni de droite, ni de prise de position politique, finit-il par répondre. Et donc aucun problème à publier des chroniques sur le blog de Slobodan Despot, l’ancien communicant du conseiller d’Etat d’Oskar Freysinger, au risque de se faire estampiller UDC. «Il n’a jamais été membre d’aucun parti, commence-t-il par préciser. Et j’écris des chroniques littéraires sur ce blog. Je n’y ai par ailleurs jamais fait allusion à ma fonction de directeur de Payot. Qu’est ce que ça peut bien leur faire à ces gens qui me critiquent? Qu’ils viennent me le dire en face si cela leur pose un problème!»

Amazon est trop ancien pour faire perdre son sang-froid à «Monsieur Payot». Il y a quelque chose de plus nouveau, de plus profond qui l’exaspère davantage: ces gens, cachés derrière les réseaux sociaux, chez qui «le courage a disparu».


Profil

1959: Naissance à Auxerre, en Bourgogne.

1983: Premier emploi de libraire à la Fnac de Metz.

1998: Devient directeur commercial des Editions La Découverte, à Paris.

2004: Prend la direction générale de Payot.

2009: Ouverture du premier Nature et Découvertes à Lausanne.

2014: Devient propriétaire du groupe Payot.

2017: Obtient la nationalité suisse.

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