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Hervé Guibert.
© frassetto

MENTOR

Pascale Kramer: «L’amour sans pitié d’Hervé Guibert»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Pascale Kramer a choisi Hervé Guibert

Pas la peine d’être écrivain si on n’est pas capable d’écrire sa propre mort, m’assène un jour Paulette, une amie d’amie, il y a près de trente ans, sur un sentier odorant par lequel je la raccompagne à son appartement de Lourmarin. Elle a voué tout son formidable talent à la pub, et c’est la justification qu’elle donne à ce gaspillage. Mais la sentence s’adresse à moi, dont Paulette sait que j’accumule les manuscrits et les refus d’éditeurs. Son étrange bobine de vieille dame enfant, certainement pas gentille, est levée vers moi. Paulette ne me croit pas cap’ (elle le formulerait exactement comme ça si elle le formulait), et c’est évidemment le meilleur service à me rendre que de me le laisser entendre. Pour le reste, là où doit se situer l’ambition d’écrire, je le sais déjà. J’ai lu Hervé Guibert dont la férocité, les transgressions, me semblent alors indépassables.

Guibert à cette époque fait des amoureux inconsolables parmi ses lecteurs et des envieux reconnaissants parmi les jeunes écrivains dont je suis. Je ne l’aurais pourtant pas placé dans mon Panthéon si je ne l’avais redécouvert avec les yeux neufs de ma maturité.

Traitement en contrebande

C’est l’été dernier, chez mon amie Marie où je réside pour terminer mon roman. Je cherche un livre dont l’écriture puisse me porter et tombe sur Le Protocole compassionnel, par lequel Guibert poursuit le récit implacable du sida qui l’endeuille et le tue. Page 23, Guibert retourne chez son ami Gustave à l’île d’Elbe. Un traitement expérimental, obtenu en quelque sorte en contrebande, lui redonne l’énergie d’écrire. Il dit avoir emporté ses auteurs fétiches: Yasushi Inoué, Walter de la Mare… car il est clair qu’il ne peut pas «écrire sans admirer une écriture». Je ne pouvais pas mieux tomber, mais je ne le sais pas encore.

Mon roman aborde l’alcoolisme asservissant par lequel j’ai vu de près des hommes aimables et doux se détruire. Cette entreprise n’a de sens que si tout est dit de leur misère, car il n’y a que ça qui puisse en consoler. Et cela demande cet amour sans pitié que je n’avais pas su deviner chez le féroce Guibert.

Un corps à vif

C’est un vieillard de 35 ans qui écrit Le Protocole compassionnel, un corps à vif abandonné sans force et nu aux aiguilles et sondes qui l’explorent. A la torture des examens médicaux s’ajoute celle de l’attente dans les couloirs d’hôpitaux où chacun peut observer la souffrance honnie sur le visage décharné de l’autre. D’un tout jeune malade qui s’est fait connaître quelques jours plus tôt comme l’un de ses grands admirateurs, Guibert écrit: «Il ouvrit les yeux, son regard m’attrapa de plein fouet, et il y avait une haine terrible dans ce regard. J’ai pensé qu’un certain état d’épuisement empêchait toute notion d’admiration, toute fidélité, tout souvenir, tout lien entre les événements de sa vie, qu’il n’y avait plus, dans ce corps squelettique qu’un hurlement ininterrompu.»

Dans l’ancienne sacristie sans eau ni électricité où il loge à l’île d’Elbe, Guibert écrit, photographie, filme et se fait photographier. A ses images, réexposées récemment à Paris, manque cruellement la compassion jalouse dont est habitée son œuvre écrite sur la maladie à l’œuvre en lui. Guibert fouille, incise, les yeux grands ouverts sur la plaie, et ce qu’il voit est beau, comme est beau le ventre de Jayne, l’héroïne de Paradis écrit la même année, qu’une barrière de corail a déchiré de la gorge au pubis.

Homosexualité tapageuse

A quel point tout peut être dit? l’interpelle Bernard Pivot, au sujet des pages où Guibert dévoile l’homosexualité tapageuse de Michel Foucault et le long travail de sa maladie, soigneusement cachée à la presse jusqu’à la toute fin. Guibert regarde la caméra avec douceur. Il a perdu quinze kilos. La beauté de son visage a fondu, laissant apparaître le squelette, qu’il fera bientôt peindre par son ami Yannis, rejoint à Corfou. Il n’a plus que deux ans à vivre, ça le rend souverain, et ça l’habilite à raconter cette «expérience incroyable» qui consiste à s’être vu mourir.

Des années plus tôt, Charlotte Delbo, qui a mis des mots d’une grâce inouïe sur l’effroi vécu pendant vingt-sept mois à Auschwitz et Birkenau, répond pratiquement la même chose à Jacques Chancel : «Ce serait mentir que de ne pas dire que ça a été un moment extraordinaire de ma vie.» Voilà le genre de monstre magnifique qu’on aspire à égaler quand on veut devenir écrivain. Mais encore faut-il en être cap’.


Pascale Kramer

Romancière de l’intime, Pascale Kramer observe les corps, écoute les non-dits, met à vif l’ambiguïté des sentiments. De Manu à Autopsie d’un père, elle a abordé le deuil, la maladie, le refus de la maternité, l’engagement politique extrême. Elle a reçu en 2017 le Grand Prix suisse de littérature. Elle vit à Paris.


Profil

1961: Naissance à Genève. Grandit à Lausanne.

1987: S’installe à Paris.

2001: «Les Vivants» (Mercure de France), Prix Lipp 2001.

2009: «L’Implacable Brutalité du réveil», Prix Schiller 2009.

2013: «Gloria» (Flammarion).

2016: «Autopsie d’un père».

2017: «Chronique d’un lieu en partage» (Editions de l’Atelier). 

Dossier
Un auteur, un mentor

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