Genre: Roman
Qui ? Pascale Kramer
Titre: Gloria
Chez qui ? Flammarion, 154 p.

Pascale Kramer, romancière suisse née à Genève, qui vit à Paris et s’aventure parfois du côté de Los Angeles, monte en puissance dans son dernier et onzième livre, Gloria, qui vient de paraître chez Flammarion . Pascale Kramer fait preuve d’une maîtrise remarquable dans ce roman inquiétant et trouble, irrésolu, où les rôles se renversent, où tout devient peu à peu incertain. Elle se glisse dans les failles de ses personnages et déroule le fil tendu d’un malaise très moderne.

Gloria est une jeune femme un peu molle et parfois étrangement sensuelle dotée d’une immaturité qui la place aux frontières de la marginalité. Son entourage l’observe, l’épie même, persuadé qu’elle ne va pas tarder à déchoir, à tomber et à perdre avec elle sa fille, Naïs, née d’un père immigré et beaucoup plus âgé que Gloria. Seulement voilà, Gloria est indocile à l’aide qu’on voudrait lui prodiguer. Elle se montre ambitieuse, affirme ses choix et s’avère habile manipulatrice. En face, Michel. C’est un éducateur déchu, sérieusement abîmé par les soupçons d’abus qui pèsent sur lui et qui lui ont coûté son travail. Une attraction étrange, mélange de pitié de sens du devoir et de curiosité, le ramène sans cesse vers Gloria et Naïs. D’autres personnages gravitent autour de Gloria et Michel. Rôles principaux ou secondaires, ils possèdent une force qui donne à penser parfois que la romancière, dotée des pouvoirs d’une chamane, est capable d’insuffler de l’âme et de la chaleur au papier: ses personnages sont formidablement vivants et on referme le livre en conservant de fortes images de chacun d’eux.

Gloria est aussi un roman d’actualité qui interroge plusieurs univers: celui des gens dits raisonnables, parents, médecins, éducateurs, chargés d’aider les autres; et le monde des précaires, des inadaptés, des assistés. Le décor qui accueille ce théâtre ­contemporain s’avère souvent glaçant, en écho à la dureté des vies. Grands ensembles, appartements modernes et décatis, pavillons, petits restaurants, bureaux et enfin la rue, hostile.

Depuis L’Implacable Brutalité du réveil (Mercure de France), le style de Pascale Kramer, déjà remarquable de concision et d’efficacité, s’affine, son champ s’élargit et son art du récit se déploie tout en tension et en images fortes. Il y a dans Gloria une économie de moyens qui vont droit au but.

Samedi Culturel: Comment germe un roman comme «Gloria» ?

Pascale Kramer: Un roman part toujours d’une interrogation. L’Implacable Brutalité du réveil, c’était l’effroi devant la maternité; Gloria est inspiré de femmes que j’ai pu connaître à travers des ateliers d’écriture. Pour ce roman, la question est: «Où est la normalité?» Des personnes qui vivent comme ça à la frontière de la marge, j’en connais une ou deux pour lesquelles je me suis fait d’ailleurs beaucoup de souci. Je pensais qu’elles faisaient des mauvais choix pour elles-mêmes, notamment. Mais en fait ces femmes-là s’en sortaient.

Ce livre est parti d’une envie de leur rendre hommage, de saluer cette autre façon de vivre, du désir de questionner notre regard sur ce genre de personne. Il est intéressant de se demander ce qui porte les gens à en aider d’autres. Lorsque nous posons notre regard sur un autre, nous oublions que lui aussi pose un regard sur nous.

Le «modèle» de Gloria, vous l’avez donc croisé en atelier d’écriture?

J’ai travaillé pendant quelque temps près de Paris dans un centre d’accueil de jour qui recevait des femmes en grande précarité. On m’a proposé d’y créer un atelier d’écriture, ce que j’ai fait, mais, finalement, c’est devenu une sorte de lieu d’échanges. Les femmes que j’ai rencontrées m’ont passionnée. J’y suis retournée parce que je les adorais.

Quand vous commencez un roman, qu’est-ce qui vient en premier?

Les personnages. Je voulais parler de cette femme, Gloria, qui physiquement a des traits d’une femme que j’ai connue – même si sa vie n’a rien à voir. Ensuite, je me suis attachée au personnage de Michel, plus difficile à créer. Je le voulais cynique, mais au bout du compte, j’ai préféré prendre quelqu’un de douloureux, de déchu au regard de la société et qui soit dans une interrogation sur lui-même, ce qui donne une profondeur à son regard. Je ne me sens à l’aise qu’avec des personnages que je peux aimer.

Faut-il avoir en tête une situation précise et son développement pour écrire?

J’ai besoin d’avoir des lieux, de bien connaître mes personnages. Pour le reste, j’ai évolué. Pour Manu, le premier livre que j’ai publié en France– j’en avais écrit plusieurs auparavant –, j’ai posé toute l’histoire sur le papier en une semaine. Avoir une idée très nette dès le départ de ce je voulais faire et tout mettre d’un seul coup sur le papier, j’ai pensé que c’était la bonne solution. J’ai fait ça pour beaucoup de livres, et puis, depuis L’Implacable Brutalité du réveil, je m’accorde plus de liberté. Pour Gloria, je savais que je voulais tendre vers cette Gloria triomphante qui, finalement, se moque du monde et vit sa vie. Mais je me suis autorisée à faire des détours en cours de route. Je crois avoir maintenant assez de maîtrise pour faire, qu’à la fin, le projet soit complet.

Comment se passent les jours d’écriture…

Je me lève tôt. Je prends mon petit déjeuner, je me mets devant mon ordinateur. Je déjeune devant l’écran. Je peux être obsessionnelle quand je veux. Lorsque j’ai du temps, je fais ça tous les jours, week-ends compris. Mais je ne peux pas le faire plus d’un mois. Il faut vraiment aimer ça, écrire, parce qu’on passe par des phases d’angoisse, de frustration terribles. Lorsque je vis avec mes personnages, que je plonge vraiment dans l’écriture, là je deviens très efficace. Et quand arrive le moment où tout se met en place, c’est très jouissif.

De livre en livre, on apprendtoujours plus?

Je me fais de plus en plus confiance. Les périodes où je n’écris pas du tout ne m’inquiètent plus, parce que je sais que ça revient. Je sais que, même si je ne suis pas contente, à force de travail j’arriverai à faire ce dont j’ai envie. Autre chose: je peux maintenant aborder des sujets hors de la famille. Avant j’étais sur l’intime, sur le cercle familial, maintenant je peux regarder au dehors. Cela vaut aussi pour ma vie: je me sens de plus en plus concernée par les problèmes de la société.

Naïs, l’enfant de Gloria, quoique très petite, est dépeinte comme une personne à part entière…

J’essaye de faire des enfants de vraies personnes, ce qu’ils sont pour moi d’ailleurs. On dit toujours que je les aime beaucoup, c’est vrai. Mais il peut m’arriver aussi, comme avec toute vraie personne, d’avoir des antipathies. Le père de Naïs est aussi un personnage auquel je tiens. On voit beaucoup de ces vieux messieurs immigrés, imprégnés de valeurs très fortes, qui savent être dans le juste selon leurs critères mais qui, malgré tout, restent à la porte de la société parce qu’ils n’en ont pas les codes. Ils sont très dignes mais largués. Ce doit être une souffrance terrible…

Les gestes des personnages ont beaucoup d’importance…

Je vois mes personnages, voilà pourquoi je décris leurs gestes. Les regards, les sourires, c’est tellement parlant. Peut-être même que cela a quelque chose de plus universel que les mots. On dit souvent qu’il n’y a pas de dialogues dans mes livres – même si celui-ci en a peut-être un peu plus –, mais moi, ce qui m’intéresse, c’est plus ce qui se passe à l’intérieur du personnage que ce qui se dit. J’observe beaucoup les gens. J’essaye de me mettre à leur place. J’ai parfois des intuitions qui me donnent l’impression de comprendre exactement comment ils fonctionnent, ce qu’ils pensent, quelles sont leurs impulsions.

Vous retravaillez beaucoupvos textes?

Enormément! D’ailleurs, je dois rendre hommage à mon éditrice, Alix Penent, qui m’a rendue attentive à des aspects précis du texte. Pour ce qui est du style, je simplifie beaucoup. Je densifie. J’essaye de faire en sorte qu’il n’y ait pas de bavardages.

Comment vit-on ensuitela publication du livre?

Dans les périodes où un livre paraît, on est à peu près dans le même état qu’au début d’une relation amoureuse. On guette son téléphone pour être sûr de ne pas rater de marques d’amour. Lorsqu’on en reçoit, cela rassure… pour une demi-heure. C’est assez difficile à vivre. Et cela ne s’arrange pas avec le temps, on est toujours dans la même fragilité. Il y a aussi, heureusement, de bonnes surprises, des rencontres inattendues. Tout va très vite. C’est étrange la parution d’un livre: on passe un, deux ans à travailler et le livre qui paraît passe comme une comète. J’essaye toujours d’avoir déjà un prochain livre en tête, ce qui me permet de me projeter dans l’avenir…

Et ce livre suivant,il est déjà commencé?

J’ai un sujet auquel je pense, en effet, depuis deux ou trois mois. Il est encore à préciser. Il faut que le sujet mûrisse, mais je pense que je commencerai à écrire cet été.

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