Déjeuner avec Pascale Méla

Pascale Méla ou le goût du bonheur

Une psychanalyste genevoise dirige pour la troisième année de suite à Coppet un festival dédié à Madame de Staël. En marge des festivités, qui commencent ce lundi, elle raconte d’où lui vient cette passion pour l’auteur de «Corinne»

Déjeuner avec une muse. Une vraie, une belle, une qui rend éloquent, débroussaille la pensée, s’invite dans les songes. C’est le privilège que nous avons eu mercredi. Le métier de muse s’est perdu. Mais Pascale Méla le restaure. Psychanalyste à Versoix, elle s’efface, dans son cabinet, pour que remontent des histoires défendues. Directrice à Coppet d’un festival dédié à Madame de Staël, elle aiguillonne les artistes pour que Germaine parle encore. Au château, dès ce soir, elle est châtelaine: elle accueillera l’avocat Marc Bonnant qui plaidera au nom de Diderot; en apothéose, vendredi, l’actrice Nicole Garcia viendra lire la correspondance amoureuse de l’écrivaine.

«Muse»? Est-ce que le chroniqueur ne s’emballerait pas? Jugez. Pascale Méla est l’épouse de Charles Méla, qui a été un formidable professeur de littérature médiévale à l’Université de Genève et qui dirige aujourd’hui la Fondation Bodmer. Ceux qui ont assisté aux cours du médiéviste n’ont pas seulement été éberlués par son panache, cet art de gloser sur une seule phrase pendant deux heures; ils ont admiré aussi, toujours au premier rang de l’amphithéâtre, la présence de Pascale, chevelure stendhalienne, veillant, année après année, sur la cavalcade de son mari, comme Blanchefleur sur Perceval. Ceux qui ont ouvert les livres de Charles Méla savent encore que chacun d’entre eux est dédié à sa dame, comme disent les amants courtois.

«Courtoisie» est peut-être le mot qui définit le mieux Pascale Méla. C’est ce qu’on se dit à l’Hôtel d’Angleterre, où on l’a rejointe. Le restaurant est désert, c’est le charme du luxe, il tient à distance. Par les baies, Genève clapote en cartes postales: un vapeur passe. Pascale Méla, elle, est fidèle à sa distinction, robe bleue à la Yves Klein, visage d’infante et comme un air de bonheur et de surprise qui serait sa marque. Mais d’où vient votre lumière, Pascale?

D’une enfance merveil­leuse, ça arrive. Le maître d’hôtel suspend la confidence. Tartare de truite en entrée? Va pour la truite. Et risotto avec filets de perche? Parfait. Poursuivez, Pascale. Les parents ont de la fortune et de l’allure. Jacques, le père, dirige une compagnie aérienne. Il a la droiture d’un notable bordelais – ce qu’il est –, ceux qu’on croise dans les romans de François Mauriac. D’ailleurs, ce dernier passe parfois boire le café à la maison. Chic! Raymonde la mère, elle, est Parisienne, elle a de la sympathie pour Jean Vilar et, pour tout avouer, elle penche à gauche. C’est elle qui transmet à Pascale le goût du théâtre.

En ce temps-là, le général de Gaulle échappe aux attentats de l’OAS, mais résiste dans sa DS. En ce temps-là aussi, dans les bonnes familles, les enfants grandissent en pension. Pascale adore cette vie de recluse, où elle lit Balzac plutôt qu’Alexandre Dumas. Elle aime ses vacances dans la maison familiale au Cap-Ferret, ces cache-cache entre deux cabanons qui sont la bande-son de l’enfance. Tout la destine au droit. Mais non! C’est aux lettres qu’elle veut s’adonner, à la Sorbonne qui plus est, ce guêpier où bourdonnent les gauchistes, s’inquiète un grand-père.

Jeune fille rangée? Pascale est une héroïne d’Eric Rohmer, le plus littéraire des cinéastes, le plus joueur aussi. Elle suit sa ligne, de tocades en hasards. Et, à vrai dire, elle sait où elle ne veut pas aller. A la Sorbonne, elle s’éprend de Rabelais et disserte avec brio sur un rêve de Panurge. Son professeur lui rend sa copie, en rosissant: «Mademoiselle, vous êtes lacanienne!» Cet enthousiaste, c’est Charles Méla. «Comment, vous ne connaissez pas Jacques Lacan, le psychanalyste? Je vais vous le présenter.»

Le risotto est crémeux. Le restaurant toujours vide, tant mieux. Pascale Méla revoit en un flash ce jour où elle s’incline devant le «vieux Jacques Lacan», dont les séminaires et le nœud papillon ont captivé des générations de disciples. Elle lui dit qu’elle étudie l’histoire des religions, la philosophie, la littérature et qu’elle veut être psychanalyste. Il tique, parce qu’elle n’est pas médecin. Mais elle devient lacanienne, «par amour pour Charles», elle qui ne jurait jusqu’alors que par Carl Jung et sa symbolique.

Leçon à ce stade de notre déjeuner. On ne naît pas muse, on le devient. Pascale Méla n’a pas trahi son monde, elle a pris une voie de traverse, emportant le meilleur avec elle. La norme aurait pu l’étouffer; elle s’interroge sur la folie. Dans son cabinet, conformément aux préceptes lacaniens, elle ne soigne pas seulement des névrosés, mais aussi des psychotiques. L’abus de lumière d’un biotope social parfois superficiel aurait pu l’aveugler; elle visite nos parts d’ombre. Comme le poète Rainer Maria Rilke, elle pourrait dire: «C’est au loin, dans des fonds éclatants, qu’ont lieu nos épanouissements. C’est là que sont mouvement, volonté. C’est là que se situent les histoires dont nous sommes des titres obscurs.»

Et Germaine de Staël? Quelle est l’histoire enfouie dont son nom serait le titre? «Si je me suis intéressée à cette femme, c’est par hasard. Nous revenions de Grignan, Charles et moi, où a lieu un festival consacré à Madame de Sévigné. Nous sommes invités au château de Coppet, je parle de Grignan à son directeur, il me met au défi d’imaginer quelque chose pour ses murs à lui. Peu après, je me retrouve à solliciter des gens très riches, pour qu’ils apportent leur soutien à notre festival. Et ça marche.»

Dans l’assiette, le risotto a refroidi. Il faut se quitter. Pascale Méla a mille détails à régler en vue des festivités. Dès lundi, la voix de Germaine résonnera dans la cour de son château. On entendra le style d’une fille de 12 ans s’adressant à sa mère Suzanne Necker (jeudi à 20h). Et celui d’une femme mûre qui déplore la condition d’épouse réduite au rôle de potiche (Le Mannequin, vendredi, un spectacle d’Anne Bisang). Morale de notre déjeuner: une muse n’est jamais un faire-valoir, mais l’actrice de son désir.

Autour de Madame de Staël, château de Coppet, du lu 17 au ve 21 juin. Renseignements:www.autourdemmedestael.com

Elle revoit en un flash ce jour où elle s’incline devant le «vieux Jacques Lacan»

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