Jacques Roman est un pasolinien de la première heure. Depuis l'adolescence, époque où les poèmes de Pier Paolo Pasolini le confirment dans ses révoltes. Il y a quelques années, le comédien établi à Lausanne se glissait d'ailleurs dans l'ombre de Pasolini, pour un spectacle en solitaire titré Poète des cendres. Aujourd'hui, Jacques Roman entraîne une quinzaine de comédiens sur les braises de la tragédie dans Pylade, pièce traversée aussi bien par L'Orestie que par les discours philosophiques et politiques des années soixante. Il signe au Théâtre du Grütli à Genève un spectacle digne et souvent intense. Un spectacle qui a quelques faiblesses certes, mais qui a le mérite essentiel de servir la langue de Pasolini, principalement grâce au jeune Simon Duprez, magnifique dans le rôle de Pylade et bien entouré notamment par Jacques Michel et Carlo Gigliotti.

Au commencement de Pylade, la tragédie a déjà eu lieu. Oreste et Electre, frère et sœur, ont tué leur mère, la reine Clytemnestre, coupable d'avoir trahi son mari Agamemnon pour les beaux yeux d'Egisthe. Oreste (Sandro Palese) a donc l'aura du héros, prêt à cueillir les lauriers de sa gloire toute fraîche. Il pénètre sur le plateau à pas comptés, comme comptable de ses efforts, découvrant vers le fond un mur rouge bœuf, avec une brèche au milieu, qui laisse place à un rail – le rail du mineur, du travailleur de l'ombre. Il porte un costume impeccable de PDG et semble tout entier sorti du pressing. Raide et sans un pli. Il représente le nouvel ordre qui n'est qu'un avatar de l'ancien. Il incarne la révolution de droite en marche. Electre (Bettina Schmucki), elle, a choisi son camp: elle a épousé la cause des ancêtres. Au milieu, tiers exclu, dissident jusqu'à la moelle des os, il y a Pylade qui lui aussi va choisir son parti: celui des gueux et des sans-voix, comme le jeune héros de Porcherie, Julian. Cette fratrie-là est faite pour se haïr et pour s'aimer jusqu'au bout de l'espérance.

Densité politique

Pylade est une pièce d'une rare difficulté. Ne serait-ce que par sa haute densité poétique, entre murmure de l'aube, bréviaire d'amour, manifeste rêvé. Au Grütli, il n'est pas sûr que tous les comédiens aient trouvé le juste rapport avec le texte, à commencer par Bettina Schmucki, outrancière dans la profération. Il n'est pas sûr non plus que les intermèdes sonores soient très pertinents, à l'image des ahanements récurrents des furies (figures centrales dans cette pièce). Mais là où Jacques Roman a eu mille fois raison, c'est dans le choix de l'acteur principal, Simon Duprez, comédien de 29 ans qui s'est illustré la saison passée dans Quai Ouest à la Comédie de Genève. Le jeune homme possède au plus haut point cette parole: il la fait sienne sans narcissisme, il la laisse couler en lui, innocent et ardent à la fois. On écoute alors intensément ce Pylade, cette «différence incarnée», inassimilable par quelque parti que ce soit. Et on ressort la tête pleine d'élans.

«Pylade», Genève, Théâtre du Grütli, jusqu'au 25 mars .

Loc. 022/328 98 78.