C’est un phénomène de société assez récent: dans un monde où les valeurs se sont individualisées, de plus en plus de personnes arrivent à l’âge de la retraite en bonne santé, s’apprêtent à vivre encore plusieurs décennies et redoutent de n’avoir aucune prise sur la façon dont ils vont mourir.

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Une personnalité très médiatisée incarne une posture en faveur d’un libre arbitre total face à la mort «pour les adultes ayant atteint l’hiver de la vie et qui sont conscients que le printemps ne reviendra pas»: Jacqueline Jencquel, 76 ans. Sur son blog intitulé «La vieillesse est une maladie incurable», hébergé par Le Temps, cette militante du droit à mourir dans la dignité explique pourquoi elle a décidé de partir avec l’association de la doctoresse bâloise Erika Preisig. Sa démarche et sa liberté de ton déconcertent et suscitent la critique, car cette mère et grand-mère, qui fait du parapente, ne souffre pas de maladie incurable.

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La médecine, responsable d’avoir allongé l’espérance de vie

«Ne dites pas que je suis en bonne santé! J’ai le dos foutu et je ne peux pas boire un verre de vin sans avoir mal à la tête», proteste Jacqueline Jencquel. Elle explique qu’elle ne s’attendait pas à une telle médiatisation, ni à l’avalanche de commentaires que son témoignage a suscités: «On me reproche de banaliser la mort alors qu’il n’y a rien de plus banal, puisqu’elle arrive à tout le monde. Je dédramatise. J’estime que passé 75 ans, je ne devrais plus avoir à justifier de vouloir décider du jour de ma mort», se défend-elle. A ses yeux, la médecine, responsable d’avoir allongé l’espérance de vie, doit aussi répondre aux attentes de «ceux qui ne veulent pas jouer les prolongations».

Il existe au sein d’Exit Suisse alémanique une aile libérale qui réclame d’abaisser encore les conditions d’accès à l’aide au suicide à partir de 75 ans: les personnes du troisième âge ne devraient pas avoir besoin d’un diagnostic, ni même de prescription médicale pour exercer leur libre arbitre, estiment ces défenseurs radicaux de l’autodétermination, parmi lesquels figure Jacqueline Jencquel. Mais le comité d’Exit n’est pas prêt à franchir ce pas: il redoute qu’en prenant une voie trop permissive, il ne déclenche un retournement de l’opinion public contre l’association.

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Le parcours de Jacqueline Jencquel montre aussi l’ambivalence – essentielle – qui peut entourer une telle décision: elle qui annonçait sa mort pour janvier 2020, elle a décidé de reporter ce jour. «Je veux revivre un printemps, pas la canicule. Donc, on ne parle que de quelques mois.» Mais lorsqu’on devient un personnage public, peut-on encore décider librement de mourir ou non? «Je ne veux subir aucune pression. Je n’ai plus vraiment de plaisir à vivre et je ne suis pas non plus désespérée. C’est le bon moment pour prendre cette décision. Je suis sereine, pas heureuse. Et mélancolique. Triste de me séparer de mes enfants et des quelques amis qui me restent», explique-t-elle.

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