«C'est un hold-up!», «Oser nous quitter comme ça, après tout ce qu'on a fait pour vous!», «C'est le patrimoine suisse de la photo qui s'en va avec vous!», «C'est une faillite culturelle!»: voilà un échantillon des amabilités entendues, à l'orée de l'été, par les responsables de la Fondation suisse pour la photographie. L'institution venait d'exprimer sa volonté de quitter Zurich pour Winterthour, et de passer une alliance nouvelle avec le Fotomuseum. A décision brutale, oreilles qui sifflent.

Reprenons. La Fondation suisse pour la photographie, qui reste méconnue, et pas seulement en Suisse romande, a été créée en 1971. C'est ainsi la plus ancienne institution suisse dédiée à la photo. En 1976, la Fondation s'est établie au Kunsthaus de Zurich. Elle a pu y installer son administration, profiter des réserves pour abriter ses collections, éditer quelques ouvrages, sans pour autant disposer d'espace permanent d'exposition. Malgré ses faibles moyens, ses deux-trois postes de travail, elle gère aujourd'hui une trentaine de fonds légués par des photographes suisses et étrangers, 30 000 tirages originaux, des centaines de milliers de négatifs. Des fonds aussi divers que ceux de Henriette Grindat et Paul Bowles, des tirages originaux de Robert Frank, Moholy-Nagy ou Lucien Clergue sont conservés par la Fondation. Laquelle est toutefois spécialisée dans les photographes alémaniques de la première moitié du XXe siècle.

Entre-temps, le Kunsthaus s'est aussi développé. Il a aujourd'hui besoin des espaces occupés par la Fondation pour y installer une autre Stiftung, celle-ci dédiée à l'œuvre de Giacometti. Econduite, la gardienne du patrimoine suisse de la photo s'est intéressée à des locaux à l'EPFZ. Puis à des locaux sur la Rämistrasse de Zurich, à deux pas du Kunsthaus. L'affaire a été presque conclue: 600 m2, enfin de la place pour des expositions temporaires, des ambitions et moyens revus à la hausse grâce au soutien de l'Office fédéral de la culture. Un nom pour le lieu a été arrêté: le trendy, polyglotte et dénué de majuscule «fotozentrum.ch»

A la recherche de soutiens financiers pour leur déménagement, bail et autres frais de fonctionnement, bref, en quête de trois bons millions, les responsables de la Fondation avaient envoyé des dossiers tous azimuts. Pas ou peu de réponses. A la onzième heure, cependant, arrive par poste une offre sidérante. La Fondation Volkart de Winterthour, dirigée par Andreas Reinhart, propose de consacrer 10 millions de francs à la réhabilitation d'un bâtiment industriel désaffecté du centre-ville, situé pile-poil en face du Fotomuseum, puis d'aider la petite institution à s'installer dans ses nouveaux locaux, qu'elle partagera avec ledit musée. Pour le mécène et amateur d'art Andreas Reinhart, c'est l'occasion rêvée de créer un haut lieu de la photo, d'envergure internationale, comme il en existe peu en Europe.

La proposition est arrivée à la Fondation suisse pour la photographie en mai dernier. Un mois plus tard, son conseil décide – par 9 voix contre 3 – de renoncer au projet zurichois et de déménager à Winterthour. Du coup, ou plutôt sous le coup, la direction du Kunsthaus s'estime trahie. Le quotidien NZZ déplore la mauvaise gestion de la culture zurichoise. Quelques politiciens s'insurgent. «Il fallait prendre cette décision, commente aujourd'hui Peter Pfrunder, le directeur de la Fondation. Pour des questions matérielles, on n'avait tout simplement pas le choix. A la vérité, dans cette histoire, à part la Fondation Volkart, personne ne nous a aidés. Ni le Kunsthaus, ni les politiciens zurichois qui ont, a posteriori, idéalisé la situation. Winterthour, pour nous, c'est un gage d'indépendance car la Fondation Volkart n'interviendra pas dans nos affaires, ainsi qu'une garantie future de développement.»

Installé dans une ex-usine de colorants textiles, louée pour vingt ans par Volkart, qui sous-louera lui-même l'espace à la Fondation pour la photographie, le fotozentrum.ch disposera de 3000 m2. Le Fotomuseum d'en face, lui aussi soutenu par la famille Reinhart, disposera de 500 m2 pour présenter les œuvres de sa collection permanente, axée sur la création contemporaine. La Fondation, tournée elle vers le passé, disposera d'un espace d'exposition de 300 m2. Les deux institutions géreront de concert un café, un museum shop, une bibliothèque, un espace interactif où il sera possible de découvrir les collections et fonds numérisés des deux partenaires, des salles de projection, de conférence et de réception, des réserves climatisées pour les photos, ainsi que des bureaux pour une bonne vingtaine de postes de travail. Les deux partenaires, qu'on risque de confondre tant est grande l'homonymie de leurs noms, cherchent un troisième acteur pour ouvrir un espace consacré aux nouvelles technologies, photo numérique et vidéo comprises. Une antenne de l'Institut suisse pour la conservation de la photographie, installé à Neuchâtel, devrait également prendre place dans le complexe de l'image. Comme le souligne le responsable de cet atelier réputé de restauration et conservation, Christophe Brandt, «ce qui se passe à Winterthour est passionnant. Un pôle d'excellence de la photographie est en passe de se constituer. Libre aux Romands d'y aller ou pas.»

Grâce au vote probable d'un décret d'encouragement à la photographie (un projet de loi, trop lourd, a été abandonné), la Confédération devrait aider le fotozentrum.ch à hauteur de 1,6 million par année. La même somme ira aux autres institutions de la photographie en Suisse.