Les énormes carcasses de chevaux abattus et les corps d'hommes mourant au-dessus de la Seine, dont on aperçoit plus bas l'eau beige chargée de terre arrachée par les pluies de printemps, c'est le spectacle que l'on peut voir en ce moment à Paris.

Ousmane Sow expose 68 statues qui racontent l'histoire de l'Homme sur la passerelle des Arts, un pont réservé aux piétons, qui relie l'Institut de France – l'Académie française – à la cour Carrée du Louvre. Le spectacle est étonnant, à cause du contraste entre l'architecture classique linéaire, la lumière blanche de Paris, l'harmonie policée des rives du fleuve, et les grandes statues tordues, rugueuses et ocres. Un spectacle étonnant, qui attire les foules et qui délie les langues.

Ousmane Sow est né à Dakar en 1935. En 1957, à la mort de son père, il vient à Paris. Il pense un moment s'inscrire aux Beaux-Arts, mais l'argent manque. Il fait des études de masseur-kinésithérapeute. Il travaille dans les hôpitaux publics. En 1965, il retourne au Sénégal et il revient en France, trois ans plus tard. Il s'installe d'abord en Savoie, puis à Montreuil en proche banlieue parisienne où il exerce dans un cabinet privé. C'est là qu'il commence à faire de la sculpture, «pour me détendre», dit-il. Ousmane Sow est un autodidacte. A Montreuil, il pense faire des films d'animation. Il s'achète une caméra, bricole dans son coin, et quand il retourne définitivement à Dakar, en 1979, il est d'abord accaparé par son installation. Il se remet ensuite à faire de petites sculptures, toujours en pensant au cinéma d'animation. En 1984, il change complètement de registre, et de volume.

Il sculpte ses premières grandes statues de plus de deux mètres de haut avec une technique et des matériaux originaux – armatures de fer à béton, paille, terre, tissus, colle, un mélange sur lequel le sculpteur aime bien laisser planer le mystère. Il s'agit de lutteurs africains, les Noubas, un peuple du Soudan pour lequel la lutte et les combats au bâton constituent un rite spirituel. Ousmane Sow explique qu'il a été frappé à l'époque par le livre de Leni Riefenstahl sur les «Noubas de Kau». Le caractère équivoque des goûts esthétiques de la vieille égérie du nazisme n'échappe pas à Ousmane Sow, mais il trouve dans ses images une composition et une dynamique dont il sait se servir, sans céder à la célébration formelle du corps. Après les Noubas, Ousmane Sow s'intéressera aux Masaïs et aux Peuls, à leurs rituels et aussi à leur vie quotidienne.

Avec l'Ivoirien Frédéric Bruly Bouabré et le Zaïrois Cheri Samba, Ousmane Sow est l'un des artistes contemporains africains les plus connus. Mais il défie les classifications. Il divise les commentateurs: trop Euro- péen pour un artiste d'Afrique selon les uns, trop proche de la figuration classique pour un moderne selon d'autres, ou encore trop narratif et trop compréhensible pour une critique prompte à célébrer les énigmes. Il ne figure pas dans l'un des ouvrages de référence, Contemporary Art of Africa, d'André Magnin et Jacques Soulillou. Et pourtant, Ousmane Sow expose beaucoup: à la Documenta de Cassel en 1992 et à la Biennale de Venise en 1995, notamment.

Toute l'œuvre d'Ousmane Sow est ainsi, dans l'entre deux. Il emprunte à Leni Riefenstahl et récuse son idéologie. Il fait régner l'esprit de l'Afrique mais laisse entrevoir l'influence des groupes sculptés de la Renaissance italienne. Il met ses sculptures en scène comme un cinéaste, mais il les arrête sur image. Il apprivoise le mouvement, mais ses œuvres sont figées, suspendues. Elles sont étrangement personnelles, elles ne ressemblent finalement à aucunes autres, sinon qu'elles sont l'écho de deux traditions, d'Europe et d'Afrique. Elles transmettent le corps à corps du sculpteur avec sa créature, d'une façon si directe qu'on ne peut s'empêcher de penser à l'ancienne profession d'Ousmane Sow, mais aussi à l'expérience et à la sagesse de la main qui donne vie aux objets qu'elle façonne.

L'exposition de la passerelle des Arts est une rétrospective. Aux extrémités du pont: les œuvres les plus anciennes – Noubas, Masaïs, Peuls. Au centre, l'œuvre la plus récente: une série de groupes sculptés qui composent le récit d'une journée de bataille à Little Big Horn, le 25 juin 1876. Little Big Horn est la dernière victoire des Indiens d'Amérique et des chefs légendaires comme Sitting Bull et Crazy Horse sur l'armée des Etats-Unis; un massacre causé par l'incompétence et le sentiment de supériorité d'un général nommé Custer. Chevaux cabrés, soldats effondrés, scènes de scalp, Indiens bandant leur arc, homme à genoux pointant un revolver, ces sculptures mélangent le réalisme des images cinématographiques et le symbolisme des figures éternelles de la guerre, l'anecdote de l'événement et le spectacle immémorial de l'absurdité et de la souffrance.

La foule se presse sur la passerelle des Arts. Il faut se frayer un passage pour voir de près les sculptures. Les gens bavardent. On n'est pas dans le silence blanc d'un centre d'art, ni confronté au respect cérémonieux d'un musée. Combien d'œuvres résisteraient ainsi à l'épreuve de la place publique?

RÉTROSPECTIVE de l'artiste sénégalais OUSMANE SOW. Passerelle des Arts, par le quai Conti

ou par le quai du Louvre, Paris. Jusqu'au 20 mai. Entrée libre