«C’est vraiment la périphérie. Mais j’apprécie la situation. Cela me laisse du temps pour réfléchir, je peux m’extraire de la scène de l’art qui est parfois chaotique à Zurich.» Nous sommes à Glaris, dont le musée est un des hauts lieux de l’art contemporain en Suisse. Un bâtiment qui, dans sa forme épurée des années 1950, tient du pavillon scolaire, avec ses murs en briques et ses larges baies qui laissent entrer la lumière verte du parc dans lequel il se trouve. Une atmosphère faite de calme et d’ouverture. On voit les trains s’arrêter à la gare toute proche. Ou passer une solide ménagère avec son cabas. «Un des plus beaux musées de Suisse», ajoute Sabine Rusterholz, sa jeune directrice de 37 ans.

Cheveux noirs, frange sage, la Zurichoise est la quatrième directrice de l’institution depuis 1992. Date charnière, depuis que le Kunstverein, l’association qui gère le musée et sa collection, a décidé de professionnaliser la direction et de miser sur le renouveau avec des jeunes commissaires. L’avant-garde fait alors son entrée dans les salles du Kunsthaus. Olaf Breuning, Ugo Rondinone, pour ne citer qu’eux, ont été à l’honneur à Glaris alors qu’ils commençaient seulement à percer.

«La contrainte nous a poussés à être inventifs. Nous n’avons pas les moyens financiers de monter une exposition grand public, avec par exemple des expressionnistes. Annette Schindler, la première directrice, nous a ouvert d’autres perspectives avec ses relations dans le monde de l’art contemporain. Les autres ont suivi la même ligne. C’est très vivant. Car le poste, à temps partiel, que nous offrons n’est pas pour la vie», explique Kaspar Marti, président du Glarner Kunstverein.

Mais il porte chance à ses directrices: Annette Schindler est ensuite partie à New York diriger le Swiss Institute. Après elle, Beatrix Ruf a passé à la Kunsthalle de Zurich et Nadia Schneider est devenue conservatrice au Musée d’art et d’histoire de Genève. «Glaris est un tremplin formidable, dès que j’ai su que le poste se libérait, j’ai tenté ma chance», résume Sabine Rusterholz.

Coup d’essai, coup de maître, madame la directrice a décroché ce printemps le Swiss Exhibition Award, pour l’exposition Sooner Rather Than Later du Bâlois Kilian Rütheman, à l’affiche l’été dernier. Le prix de 40 000 francs, l’un des mieux dotés de Suisse, récompense une institution publique pour la meilleure exposition d’art contemporain de l’année. «Les salles d’exposition à Glaris, de très grandes dimensions, peuvent se révéler écrasantes pour de jeunes artistes. Avec Kilian Rütheman, je savais que j’avais quelqu’un qui se laisse guider par les espaces qu’il a à disposition», dit Sabine Rusterholz.

Kilian Rütheman, 31 ans, n’a pas été intimidé. «Il a procédé à une série de modifications énergiques dans l’architecture du Kunsthaus. A l’image des espaces eux-mêmes, ses interventions sont apparues à la fois minimalistes et monumentales», a écrit le jury. Pour une installation, il a démonté les vitres de la verrière qui sert de plafond à l’une des salles, et les a assemblées en longues rampes obliques descendant vers le sol. Une opération qui a fait un peu grincer des dents le responsable du bâtiment. Mais il a donné son accord. «La direction du Kunstverein est par chance ouverte à des projets insolites, tant qu’ils sont réalisables et ne font pas exploser le budget», loue Sabine Rusterholz.

Kaspar Marti, président depuis 1989 du Glarner Kunstverein, explique: «Depuis 1992, le comité n’a plus rien à dire sur le programme des expositions. L’art ne peut pas être démocratique, il est dilué sinon. Nous ne pouvons que licencier la directrice. C’est l’avantage de notre musée: par rapport aux grandes institutions, nous n’avons pas à nous préoccuper du taux de fréquentation. Qu’il vienne 3000 ou 5000 personnes n’est pas existentiel. Mais la reconnaissance extérieure est importante pour notre réputation auprès des personnes responsables dans le canton.»

Le canton prend à sa charge les frais d’exploitation du musée, y compris les salaires, correspondant à 1,5 poste. Le budget des expositions est financé par d’autres moyens. La scène artistique locale se sent parfois exclue de «son» musée, dont le rayonnement est dû avant tout à la considération extérieure. Sabine Rusterholz est consciente de ces frictions. A côté des trois expositions annuelles, celle de Noël est réservée aux artistes glaronais.

Le Kunsthaus de Glaris enregistre près de 3000 entrées par année. Certains jours, pas un seul visiteur ne passe le seuil du musée. Pour Sabine Rusterholz, dont le petit bureau a toujours la porte ouverte sur l’accueil, ce n’est pas un motif d’inquiétude. «Cela peut paraître faible. Mais nous avons un public d’habitués qui revient toujours. La majeure partie vient de l’extérieur du canton, de Zurich principalement. Nos vernissages sont très bien fréquentés», dit-elle.

Glaris, si on a la chance d’attraper le Glarner Sprinter, la liaison de train directe, n’est qu’à 58 minutes de Zurich. Sabine Rusterholz, qui a gardé son centre de gravité sur les bords de la Limmat, aime penduler, à contre-courant des Glaronais qui vont travailler dans la métropole des affaires. «Je prends ma journée. Je peux me concentrer sur une seule chose. C’est l’aspect positif de la périphérie, ce ralentissement dans le quotidien. Et pour les artistes, c’est aussi une chance. Ils osent davantage, font des expériences. La pression n’est pas si forte que dans une grande ville.»

Expositions parallèles: Alexandra Bachzetsis, Johanna Billing, Falke Pisano & Ana Roldan,Kunsthaus, Glarisdu 5 sept. au 21 nov. 2010.