Quand elle comprend qu’elle va être exécutée comme son mari l’a été, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon exige du papier – ce qu’étonnamment on lui accorde –, pour y jeter rageusement son autobiographie. C’est en février 1931, elle est détenue dans le camp des îles Solovki. Elle sera fusillée quelques semaines plus tard, à l’âge de 29 ans, et ne veut pas disparaître sans laisser de trace. Son témoignage, une quarantaine de feuillets écrits serré, Olivier Rolin l’a découvert alors qu’il travaillait sur la mémoire des Solovki (voir Le Météorologue, Seuil, 2014).

Devant ce document extraordinaire, conservé avec son dossier dans les archives du KGB, il a été frappé par le désir d’absolu qui en émane: «Absolu de la passion amoureuse comme de la passion politique qui semblent comme fusionnées dans le feu de cette courte vie.»


 

EXTRAIT

Ainsi fut ma vie, la vie d’une écolière – révolutionnaire, d’une étudiante – rêveuse, d’une amie du grand homme et poète Alexandre Iaroslavski, d’une éternelle vagabonde, d’une conférencière antireligieuse itinérante, d’une feuilletoniste, d’une vendeuse de journaux de rue, d’une voleuse au long casier judiciaire, d’une bohémienne diseuse de bonne aventure.


Fille de la bourgeoisie intellectuelle juive de Saint-Pétersbourg, lycéenne rebelle, Evguénia a honte de ses origines et s’impose les mêmes privations que le peuple. En 1917, la Révolution de février la jette dans la rue, dans les prisons pour libérer les détenus. A quinze ans, elle nourrit un idéal révolutionnaire romantique qu’elle voit immédiatement trahi par les bolcheviques, et pour lequel elle ne cessera de lutter.

«Un amour si grand, un bonheur si aveuglant»

Elle étudie la philosophie, se passionne pour la science, joue dans une troupe de théâtre populaire. La rencontre, à vingt ans, avec le poète «biocosmiste» Alexandre Iaroslavski est décisive: il lui montre l’incohérence qu’il y a à faire de la propagande en milieu étudiant au lieu d’aller «au milieu des grandes masses».

Elle lie passionnément sa vie à celle de cet anarchiste et partage ses désillusions: «Ainsi le communisme est-il révolutionnaire dans le monde entier excepté en URSS», car aucun Etat ne peut être révolutionnaire, par son essence même. Leur amour est «celui de deux enfants jouant ensemble», un compagnonnage de militants. Ils parcourent l’Union soviétique en donnant des conférences. Un accident de train lui fait perdre ses deux pieds, elle marche désormais avec des prothèses. A peine si elle signale le fait: «Qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant?!»

Sac à dos et machine à écrire

En 1926, ils partent à l’étranger, leur machine à écrire dans un sac à dos, pour donner des conférences-débats: «La vérité sur l’Union soviétique». Iaroslavski critique la censure, la politique paysanne: les milieux de l’émigration l’accueillent à bras ouverts, croyant trouver en lui un ennemi de la Révolution. Le malentendu est absolu. Evguénia adore cette vie errante, les rencontres, les villes nouvelles. Elle voudrait se rapprocher des milieux anarchistes, travailler avec Makhno, rester en Europe. Son poète lui accorde quelques mois à Paris, qu’elle vit passionnément. Mais il ne supporte pas l’exil, sa Russie lui manque. Son retour en URSS tient du suicide, il est arrêté rapidement. «Je jure de venger Alexandre Iaroslavski», écrira-t-elle quand il sera fusillé, «à condition bien sûr que cette autobiographie ne soit pas vouée à devenir une «autonécrologie…».

Le monde de la racaille

L’arrestation de son mari la libère: elle n’a plus à le ménager et peut enfin rallier «le monde de la racaille» – mendiants, malfrats, voyous. Des gens qui jamais n’exerceront le pouvoir et dans lesquels elle voit les vrais révolutionnaires. Elle vend des journaux pour trois sous, dort dans la rue, manque se faire violer ou tabasser, puis décide d’apprendre le métier de voleuse. Elle dérobe le linge qui sèche, les bagages des gens qui font la queue dans les gares, vend les objets, l’argent, mais renvoie à leur auteur des lettres et des dessins: cette voleuse a des délicatesses. Elle se sauve aussi en disant la bonne aventure contre un œuf ou un morceau de pain. Son projet fou: faire évader son mari. Elle parvient en effet aux Solovki, mais comme prisonnière.

Quand elle apprend la mort de son mari, elle tente de se suicider, attaque les gardiens, perd la raison. Elle doit savoir que sa propre fin est proche, et rédige cette autobiographie flamboyante. Politiquement, elle s’est trompée, le salut de la Révolution n’est pas venu de la pègre, et le sacrifice du couple n’a servi à rien. Mais son récit est un témoignage fascinant, rebelle jusqu’au bout, insolent et même parfois drôle. Quelques documents le complètent: son interrogatoire, le récit d’un gardien, dégoûté par les exécutions, et une intéressante postface de l’historienne Irina Fligué.


«Révoltée», Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, traduction du russe par Valéry Kislov, Seuil/Fiction &Cie, 174 p.