Voici un petit livre qui vaut bien des grands traités. Son mérite? Questionner une évidence qu’on ne questionne plus, tant elle est évidente. Quelle est cette évidence? Que tout crime mérite un châtiment, que tout délit équivaut à une peine, que toute faute commise mérite d’infliger une souffrance. C’est de cette évidence que se nourrit le «moment punitif» que nous vivons: en France et aux États-Unis notamment, jamais le taux d’incarcération n’a été aussi élevé qu’aujourd’hui, les attentats terroristes venant simplement renforcer une tendance répressive à l’œuvre de longue date. Or – et voici le fait remarquable –, cela ne s’explique pas par une hausse de la criminalité, qui est au contraire en recul continu depuis cinquante ans, alors même que la population carcérale a plus que triplé. Alors, pourquoi punit-on? qui punit-on? et plus fondamentalement: qu’est-ce que punir?

Le lien entre délit et peine

C’est autour de ces trois questions que s’articule le pénétrant essai de Didier Fassin Punir, une passion contemporaine. Punir, une passion? N’est-ce pas plutôt raison? Et même, une forme particulièrement efficace de raison, qui est le calcul? Car dans la punition, il s’agit bien de calculer une peine, c’est-à-dire d’associer à un délit son équivalent en souffrance, un peu comme on détermine un juste prix. En tout cas, le lien entre délit et peine est certainement l’un des mieux ancré dans notre culture, au point qu’il nous paraît naturel.

Censé protéger la société du crime, le châtiment apparaît de plus en plus comme ce qui la menace. Le moment punitif énonce ce paradoxe

La relaxe des puissants

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Un détour ethnologique nous apprend que punir ne voulait pas toujours dire infliger une sanction; l’accommodement pouvait prévaloir sur la répression. On pouvait s’évertuer à trouver un remède au mal causé ou diverses stratégies expiatoires, ou encore à offrir collectivement une compensation à la communauté lésée. Mais surtout, un détour ethnographique cette fois (lié aux observations de terrain effectuées dans notre présent, en l’occurrence aux Etats-Unis ou en France) nous apprend qu’en réalité, aujourd’hui même, il n’y a pas toujours de lien de causalité entre la culpabilité et le châtiment, comme on peut le constater maintes fois avec la relaxe des puissants et l’acharnement sur les suspects idéaux socialement et économiquement moins bien lotis.

Inégale distribution des peines

C’est ce découplage, observé dans les faits, entre crime et châtiment qui constitue le point de départ des subtiles et dérangeantes analyses de Didier Fassin. Moult exemples à l’appui, recueillis de première main, il montre comment la réalité des pratiques judiciaires dément le lien rationnellement postulé entre délit et sanction. C’est donc simultanément une leçon de méthode qu’il administre aux sciences sociales et à la philosophie du droit: il ne s’agit pas pour lui de disserter sur une théorie a priori de la punition, mais de restituer le sens de la punition tel qu’on peut le décrypter à partir des actions punitives elles-mêmes. On voit alors que, justement, «l’illusion punitive contemporaine réside dans le décalage entre l’idéal de peine juste qu’on affirme et la réalité de l’inégale distribution des peines qu’on refuse de voir».

«Populisme pénal»

C’est sur ce point méthodologique que les analyses de Fassin sont cruciales, et diffèrent aussi de celles de son grand prédécesseur Michel Foucault: en multipliant les points de vue, en distinguant celui de l’observateur de celui des acteurs eux-mêmes, Fassin se donne les moyens de combattre la fausse évidence qu’il appelle «le populisme pénal»: «Si le châtiment n’est pas ce que l’on dit qu’il est, s’il n’est pas justifié par les raisons que l’on croit, s’il favorise la réitération des infractions, s’il punit en excès de l’acte commis, s’il sanctionne en fonction du statut des coupables plus que de la gravité de l’infraction, s’il vise avant tout des catégories préalablement définies comme punissables et s’il continue à produire et à reproduire des disparités, alors ne devient-il pas plutôt ce qui menace l’ordre social?». On accordera que la question mérite d’être posée.

Le point le plus troublant du livre est certainement celui qui a trait à la jouissance dans l’administration de la sanction. Exemples (stupéfiants) à l’appui, il montre que «punir n’est pas simplement rendre un mal pour un mal; c’est produire une souffrance gratuite, qui s’ajoute à la sanction, pour la seule satisfaction de savoir que le coupable souffre». C’est pourquoi punir est une passion. Thèse d’origine nietzschéenne ici appliquée aux magistrats et policiers, et que tous les populistes pénaux, politiques en tête, s’évertuent à dénier de toutes leurs forces. Il est vrai que cette réalité prélevée à même le terrain a quelque chose d’absolument intolérable pour les démocraties contemporaines.


*** Didier Fassin, «Punir, une passion contemporaine», Seuil, 204 p.