Elle gît, frappée à mort par son ancien amant, silhouette immaculée devant ces façades couleur craie, ces murs de poussière tannés par le soleil et la violence des hommes. Pas de sang, pas de foule, Carmen et Don José sont seuls, et leur drame s'achève dans la pureté incolore de l'intimité.

C'est que le rouge du sang est ailleurs. On l'entend sourdre à l'intérieur des corps, lorsque résonne une dernière fois le thème du destin funeste, au terme de ce dernier acte. On le pressent à l'intérieur de cette étrange chambre pourpre, lors du prélude orchestral du premier acte, où de jeunes toréadors apprêtent leurs atours et aiguisent leurs lames, avec la lenteur hypnotique d'un rêve prémonitoire.

Une vision fantasmatique qui donne tout son souffle à la très belle mise en scène d'Arnaud Bernard, donnée en première lausannoise vendredi dernier au Théâtre de Beaulieu, tant de prime abord l'esthétique de cette nouvelle production du Carmen de Bizet affiche un réalisme quasi cinématographique. Les décors et costumes, magnifiquement fouillés, placent l'action dans une Espagne gangrenée par le fascisme, entre ruelles écrasées de chaleur et tavernes baignées de fumées bleutées. Les plans se succèdent avec nervosité, entrecoupés par un ingénieux système de rideau-diaphragme. Les chœurs, mis à forte contribution, permettent dans les premiers actes des mouvements de foule d'une rare efficacité.

Pourtant, la tension va peu à peu se resserrer autour des destins de Carmen et Don José, et c'est là tout le talent d'Arnaud Bernard. Les dentelles virevoltantes et autres bacchanales de contrebandiers sont oubliées, les présages s'accumulent. Le torero porte du noir, et ses appartements, au début du quatrième acte, se révèlent étrangement pourpres. Carmen s'y fait plus sensuelle que jamais; on le sait bien, chez Bizet le sacrifice de la tauromachie se vit sur la couche, pas dans l'arène.

Depuis le halo ensanglanté de cette chambre, les clameurs de la foule se font lointaines, et l'isolement des amants maudits est parachevé: le festoiement des cuivres et les chants de victoire resteront masqués derrière le décor tout au long des dernières scènes, offrant à la mort de Carmen, aussi cinématographique soit-elle, une profondeur de champ inouïe.

Nora Sourouzian, magnifique dans le rôle-titre, déploie un jeu très physique et un timbre riche, effrontément juvénile. Dans la fameuse Habanera, sa voix se fait plus voluptueuse que puissante, particulièrement chaleureuse dans les médiums et les graves. Le ténor uruguayen Carlos Ventre campe un Don José blessé et à fleur de peau, en dépit de quelques signes de fatigue vocale, et Brigitte Hool séduit dans les aigus limpides de Micaëla. Le chef Cyril Diedrich, toujours à l'écoute, met la scène en contact avec un OCL fruité et lumineux.

Carmen, Théâtre de Beaulieu, Lausanne. mer 28 à 19h. Loc. 021 310 16 00 et http://www.opera-lausanne.ch