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Les passions océaniques de Benoîte Groult

Dans son «Journal d’Irlande», la femme de lettres française disparue en 2016 se confie sans fard sur son ménage à trois et son amour pour une île où fleurit la sensualité. Une lumière intime sur une époque, celle de l’après-1968, tournée vers l’émancipation

Le sous-titre dévoile les deux grandes sources d’inspiration de ce journal: Carnets de pêche et d’amour. Les dates, 1977-2003, ne sont pas anodines: ces carnets sentent fort l’atmosphère à la fois bourgeoise et libertaire de l’après-1968 et de l’ère mitterrandienne. Le lecteur fait son chemin à travers les confessions de Benoîte aux robustes odeurs d’iode sur sa passion de la pêche et sur celle consacrée à l’amant américain, Kurt, avec qui elle fit un ménage à trois pendant plusieurs décennies.

On songe aux mots d’Evelyn Waugh: «L’écrivain se doit de garder le silence sur trois sujets: le sexe, l’argent et la religion.» Mais Benoîte Groult n’a pas froid aux yeux et s’exprime en détail sur au moins deux des trois sujets tabous: s’occuper de quatre maisons en naviguant toute l’année entre la rue de Bourgogne à Paris, la Côte d’Azur, la Bretagne et l’Irlande et satisfaire sa libido, arrivée à la septantaine, avec un amant octogénaire n’est pas de tout repos.

«Féministe jusqu’au-boutiste»

Parfois des indices sont donnés au lecteur, qui font soupçonner qu’il y a quelque chose de plus grave, de plus profond, une attente secrète qui se vit sous la cuirasse de la désinvolture, comme ce mélancolique «difficile de tenir ce pari, ce parti pris de décrire un amour basé sur l’attrait des corps» ou ce jubilatoire «J’estime avoir traité la sensualité comme une féministe jusqu’au-boutiste. Je vais me faire rejeter avec dégoût par le MLF!»

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Mais les grands invités de ce journal sont l’Irlande et le monde de la mer, qui s’imposent et font entendre leur voix tonique. On oublie vite le défilé des hôtes célèbres du monde politique et des lettres parisien venus en visite, que l’on régale de homards fraîchement sortis des casiers: Mitterrand («Mimi détendu, d’humeur charmante»); Régis Debray en compagnie de sa jolie étudiante (l’intellectuel loue «la misogynie intelligente, légère, spirituelle», ce qui exaspère Benoîte); les Badinter («Elisabeth refuse de faire le moindre pas, reste dans sa chaise longue avec le Journal de Cocteau»).

«Des gueules stupéfiantes»

L’Irlande, donc, hante cette confession. Quand elle l’évoque, l’écrivaine se révèle par la justesse de ses observations: «On dirait que les habitants viennent d’émigrer», écrit-elle sur le paysage moral de l’île; dans un pub, elle note «des gueules insensées, tout ça sale, fraternel, joyeux. Tous ont des gueules stupéfiantes. C’est plein de vieux sauvages, d’épicières, d’enfants aussi. Quel repos pour l’œil de ne pas toujours tomber sur de jeunes visages triomphants!»

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La petite chambre dans laquelle elle écrit donne «sur la butte de beau granit où s’accrochent des scabrieuses sauvages, des ajoncs nains et des avoines folles et blondes». On s’adonne à la pêche comme à une forme de méditation: on récolte des pétoncles, des palourdes, des praires et des coques; on met le tramail pour faire de la boette; on prend les crevettes au haveneau; on met la paravane à l’eau; on envergue le voilier dans la baie et patatras! le vit de mulet casse en deux.

Bonheur et pudeur

Le vocabulaire marin jette des gerbes salines sur cette prose qui cède alors à sa part de bonheur. Telle phrase: «Il y a des jours où l’on vit dans le mist, jusqu’au fond de son cerveau. La brume enveloppait la montagne, enrobant les vaches dans le pré. A trois heures du matin, elle s’était insinuée dans mon cerveau, jusque dans la plus petite circonvolution» donne le climat d’une âme qui se livre avec pudeur. Ces carnets, sous leur côté frivole, sont un document clinique et historique d’une cruelle honnêteté.


Journal
Benoîte Groult
Journal d’Irlande
Grasset, 432 p.

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