Angie David. Dominique Aury. Léo Scheer, 558 p.

En 1954, Jean-Jacques Pauvert publie discrètement Histoire d'O, un roman érotique sadomasochiste. Le scandale éclate l'année d'après, quand l'ouvrage reçoit le Prix des Deux Magots. Polémiques, censure, supputations: qui se cache sous le pseudonyme de Pauline Réage? Malraux, Queneau, Mandiargues, Jean Paulhan? Il s'agit de Dominique Aury (1907-1998), maîtresse de ce dernier. Elle ne l'avouera vraiment qu'en 1994, peu avant sa mort. Le succès d'Histoire d'O a dû enchanter cette bourgeoise discrète. O est une femme qui choisit de donner droit de vie et de mort à son amant. Dans un mystérieux château, il la torture, l'humilie, finit par la donner à un autre. La soumission absolue dans l'amour procure à O, enfin délivrée d'elle-même, une extase d'ordre mystique. L'écriture, classique, élégante, révèle un auteur cultivé.

Dominique Aury a écrit Histoire d'O pour plaire à son amant, pour partager avec lui un secret de plus. Leur liaison est clandestine: Paulhan est toujours marié. Elle vit avec son fils chez ses parents. Leur liaison naît dans l'après-guerre, alors qu'ils travaillent ensemble chez Gallimard à faire renaître la Nouvelle Revue française.

Dominique Aury est déjà un pseudonyme. La jeune femme a commencé à écrire sous son nom, Anne Desclos. Elle est alors en instance de divorce de Raymond d'Argila, monarchiste macho et violent. Son amant, Thierry Maulnier, la fait entrer à L'Insurgé, publication d'extrême droite, où elle noue avec Maurice Blanchot une amitié indéfectible. Au fond, la politique ne l'intéresse pas du tout. Elle préfère s'occuper de l'anthologie de la poésie religieuse qu'elle prépare avec son amant. Attirée par le nationalisme, rebutée par l'antisémitisme quand il s'exprime trop brutalement, chez Robert Brasillach ou Lucien Rebatet, elle entre assez naturellement dans la Résistance. Par goût de la clandestinité, par amour de la France. Elle y joue d'ailleurs un rôle effacé.

La relation avec Paulhan implique des rituels secrets, la soumission mais aussi une grande liberté, parfois douloureuse. Elle a des amants, des maîtresses. Deux d'entre elles joueront un rôle important dans sa vie. Edith Thomas est une militante communiste rigoureuse, une femme de lettres malheureuse, qui s'engagera dans cette passion inattendue avec désespoir. Leur amitié survivra à la rupture amoureuse. L'autre est Janine Aeply, la femme du peintre Jean Fautrier. Paulhan et Fautrier sont très amis. La liaison des deux femmes naît dans un climat de violence érotique créé par le peintre. Janine inonde son amoureuse de lettres qui révèlent un vrai talent littéraire et une bonne dose de folie. Dominique, fidèle à elle-même, reste en retrait.

C'est aussi sa position dans sa vie intellectuelle. Chez Gallimard, elle joue un rôle discret mais important, fine lectrice. Ainsi, elle défendra Guyotat, pourtant bien loin de ses goûts classiques. Bonne traductrice aussi, de Faulkner, entre autres. Un épisode amusera les lecteurs romands qui se souviennent de ses articles; elle collabore à la Guilde du livre, ce qui lui vaut de longs séjours moroses à Lausanne. Cette bourgeoise a aussi un côté mondain, apprécie les fêtes de Gallimard ou les vacances dans la propriété de la mécène américaine Florence Gould.

La très jeune biographe (elle est née en 1978) entre dans tous les détails. Presque trop. Elle a construit son travail dans le désordre chronologique, commençant par l'épisode d'Histoire d'O, ce qui entraîne des répétitions. L'éditeur a renoncé à un index: dommage, il aiderait à se retrouver dans ce foisonnement de références. Reste qu'Angie David a fait un travail remarquable. Elle a dépouillé des correspondances inédites, scrupuleusement conservées par Dominique Aury, des carnets intimes et compose un tableau complexe de la vie intellectuelle et politique entre les années 1930 et la mort de Paulhan en 1968. Sa maîtresse lui survivra encore pendant trente ans mais c'est comme si sa vie s'arrêtait là. Quant à son mythique roman, son histoire continue: le manuscrit, récemment exposé à la Fondation Bodmer à Genève, est remis en vente ce mois-ci.