La farandole infernale de Maguy Marin

La chorégraphe française a secoué pendant quatre jours le Théâtre de Vidy. Récit d’une soirée sismique

Comment exprimer ce que l’Histoire fait aux hommes? Ce que les désastres laissent aux corps; la pulsion de vie à l’œuvre qui persiste malgré les catastrophes? La chorégraphe française Maguy Marin apporte sa réponse dans BiT, spectacle qui a fait grand bruit au Théâtre de Vidy à Lausanne jusqu’à vendredi. Cette pièce-là s’incruste en vous en mille projectiles, feuille-caillou-ciseau en rafale. Dans votre fauteuil, vous êtes soulevé, transpercé, endiablé. En préambule, ou en épilogue selon les soirs, Singspiele de la même Maguy Marin prolongeait l’interrogation, mais comme en chuchotant: un homme cherche son visage, c’est-à-dire son histoire, c’est-à-dire sa bouée.

Ecoutez le grondement en préambule, c’est un avion au décollage. Sur scène, vous distinguez sept planches inclinées, sept rampes de lancement. Mais voici que des voix se mêlent à la fureur des réacteurs, que l’une d’entre elles, plus solennelle, jette comme une torche dans ce cratère sonore. Vous êtes submergé. Et soudain émerveillé: un homme chapeauté comme pour le bal se dresse dans l’ombre, il donne la main à une demoiselle, qui elle-même tient celle d’un cavalier. Ils sont six à former ainsi une digue, six à porter beau, à imposer leur pas entêtant, une farandole indolente et séditieuse. Cette danse est le leitmotiv de BiT.

Pourquoi Maguy Marin fascine-t-elle? Parce qu’elle construit depuis trente ans une œuvre qui se nourrit de ses passions littéraires et philosophiques, l’écrivain Samuel Beckett ou l’essayiste Georges Didi-Huberman, entre autres. Parce que dans son studio elle cherche en insatiable la singularité d’un geste, d’un pas, toujours aiguillonnée par des complices musiciens, Charlie Aubry dans BiT. Parce qu’elle est attentive au monde, vigilance inquiète mais jamais tout à fait désenchantée. Son art? Dévoiler ce qui se joue au-delà des images toutes faites, arracher à l’oubli les instantanés de notre humanité, la traînée de lumière qui reste après un acte héroïque ou meurtrier, comme si notre vérité était là, non dans la fresque du vainqueur, mais dans la fulgurance d’une vision. C’est ce qu’elle faisait dans Umwelt, mille tragédies en autant d’éclairs qui marquent ceux qui l’ont vu – à Genève en 2007. Le travail de Maguy Marin a à voir avec le rythme, presque toujours: «bit» est l’unité de mesure de base binaire en informatique.

BiT pourrait donc être ceci: une histoire de l’humanité en accéléré; une généalogie du mal aussi; un sauve-qui-peut la vie. Mais les six rescapés magnifiques reviennent. Ils ont perdu la superbe rêveuse du début. Ils sont nus. Tiens, l’un glisse avec volupté sur une planche inclinée; collé à ce corps, un autre coule, au ralenti; garçons et filles s’abandonnent à la pente en un tableau soudain bouleversant. Ils s’aimantent en un même destin élémentaire. C’est une saignée. Ou une poussée de sève.

Mais le ciel tremble et votre siège aussi, comme sous la pression d’un marteau-piqueur colossal. Ils ont encore changé de peau, brutaux comme au premier jour: les femmes ouvrent les jambes; les hommes s’engouffrent dans la brèche. Le coup de rein est un rythme aussi. Remonte alors comme des entrailles de la terre un borborygme, une colère préhistorique. Accélération encore: trois fileuses, paysannes princières dans leurs robes d’automne, sorties d’une toile de Goya, tirent des fils d’une main délicate et absente. Ce sont les trois Parques, peut-être, les gardiennes de l’humanité, notre consolation, allez savoir.

Maguy Marin et ses interprètes agissent en spéléologues. Ils descendent au fond du trou. En remontent avec une messe noire, des frères encapuchonnés qui bafouent un cadavre. Dans les oreilles, cette impression alors: le cosmos s’épanche en billes de plomb. Epilogue? Non, ils reviennent pour une ultime farandole, en habits de soirée cette fois. Ils portent haut l’un d’entre eux, puis un autre, jeu de lancer et de porter. Ils se jettent encore sur les planches, toisent le vide, puis tombent à la renverse.

Autre tempo avec Singspiele. L’acteur David Mambouch s’expose en slip. Surprise, il porte sur la figure une photo, celle d’un visage en noir et blanc. Derrière lui, un mur clair s’étire, jalonné par trois patères. Sur chacune, des habits. Une autoroute au loin bourdonne. Il ôte un premier masque: une autre image apparaît et ainsi de suite. Pendant une heure, il change de faces et de vêtements avec une délicatesse de geisha. Comme ses camarades danseurs, il cherche l’issue. Dans BiT, justement, une tête brûlée saute dans le vide à l’instant. C’est sur ce flash que tout s’éteint. Chute sublime: un homme entre ciel et terre; serait-ce l’espoir?

«BiT» pourrait être une histoire de l’humanité en accéléré ou une généalogie du mal