Interview

Pat Mitchell: «J’aime me définir comme une femme dangereuse»

La productrice et activiste américaine Pat Mitchell sera la présidente du jury fiction au FIFDH. Elle s’est confiée avant son voyage en Suisse sur son militantisme et sa lutte contre le sexisme. Et sur ce que signifie être une femme de pouvoir

Productrice, journaliste, activiste et femme d’affaires, Pat Mitchell a tout au long de sa carrière été une briseuse de plafonds de verre dans l’industrie des médias et du cinéma. L’Américaine de 76 ans a été l’une des premières femmes à présenter les informations à la télévision, ou à produire et animer une série consacrée aux femmes, Woman to Woman (1993). Elle est surtout devenue la première femme à avoir été présidente, en 2000, de PBS (Public Broadcasting Service, le réseau de télévision public). Elle a également présidé CNN Productions, où elle a produit de nombreux documentaires, dont beaucoup ont été primés. Le Hollywood Reporter n’hésite pas à la décrire comme «l’une des femmes les plus puissantes d’Hollywood».

Très active, Pat Mitchell a aussi dirigé le Paley Center for Media à New York et à Los Angeles. Elle milite pour donner le pouvoir aux femmes et, en 2010, a lancé et organisé la première conférence TEDWomen. C’est aux côtés de Robert Redford qu’on la retrouve dans l’organisation du Sundance Film Festival. Ces jours, elle est à Genève, comme présidente du jury fiction au Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Nous l’avons attrapée aux Etats-Unis, avant son départ, alors qu’elle se remettait tout juste d’une méchante infection qui menaçait sa voix.

On vous qualifie souvent de «magnat» ou de «gourou» des médias, de «légende vivante» et de «mentor» pour de nombreuses femmes. Des étiquettes lourdes à porter? Comment vous définissez-vous vous-même?

Je ne m’identifie pas vraiment à ces qualificatifs, d’abord parce que les magnats sont généralement des propriétaires de groupes de presse et que les légendes ont en principe quitté ce monde (rires). Je pense rarement à la façon dont je me décrirais, mais disons que je me vois surtout comme une sorte de liant, une bâtisseuse de ponts. J’aime user de mon influence pour faire le lien entre les gens, les mettre en contact. Je crois en ce pouvoir de changement social en connectant les femmes entre elles. Pour qu’elles prennent des responsabilités, il faut souvent une sorte de base, organiser un réseau. C’est ce que j’aime faire.

Votre livre «Becoming a Dangerous Woman: Embracing Risk to Change the World» sortira en octobre. Vous y racontez notamment votre rencontre avec Fidel Castro en maillot de bain…

Oui, mais ce n’était pas la première fois que je le rencontrais. Je l’avais déjà interviewé pendant six heures dans le cadre d’une série sur la guerre froide. Mais, effectivement, plusieurs mois plus tard, je suis tombée sur lui alors que j’étais à la plage, lors de vacances à Cuba avec mon fiancé. Nous nous sommes retrouvés en maillot de bain mouillé et sale devant El Comandante. J’ai tout juste pu enfiler un t-shirt et m’enrouler une sorte d’étole autour de la taille. C’était embarrassant. Mais ça l’était encore davantage pour la jeune femme qui nous accompagnait, qui était la nouvelle correspondante de CNN à La Havane. Elle le rencontrait pour la première fois, en bikini. Elle avait des habits de plage dans son sac, qu’elle a vite pu enfiler. Si on nous avait photographiés, cela n’aurait pas été très flatteur…

Ce dont je suis la plus fière, et qui est le plus difficile à quantifier, est ce que j’ai pu faire pour d’autres femmes, comme mentor

Que racontez-vous d’autre dans votre livre?

Plusieurs personnes m’ont encouragée à écrire mes Mémoires. Je ne voulais pas juste raconter ma vie. Mais mes expériences dans l’univers des médias, qui m’ont permis de beaucoup voyager; mes activités de militante et de philanthrope peuvent, je l’espère, inspirer d’autres femmes, où qu’elles soient, et leur donner le courage de s’imposer. J’ai voulu partager mes expériences ainsi que les décisions que j’ai prises, d’ailleurs pas toujours forcément bonnes, pour aider d’autres femmes et démontrer que nous sommes plus fortes en nous mettant ensemble.

A partir de quand êtes-vous devenue une «femme dangereuse»?

Juste après l’élection de Donald Trump, j’ai participé à une réunion privée de femmes leaders de haut niveau sur invitation d’Eve Ensler, l’auteur des Monologues du vagin. Il s’agissait de voir comment nous allions réagir et nous organiser. Au moment où il fallait nous présenter, j’ai compris que pour la première fois dans ma vie professionnelle je me retrouvais sans titre particulier [elle travaille aujourd’hui surtout comme consultante indépendante et dans des activités de philanthropie, ndlr], car je n’étais plus CEO ou présidente de quelque chose. Cela m’a paniquée. Quand est arrivé mon tour, je me suis entendue dire, de façon misérable: «Je suis la plus âgée d’entre vous et je suis une femme dangereuse.» Finalement, j’aime bien me définir ainsi. Je n’ai plus rien à prouver, plus rien à perdre non plus, et je deviens de plus en plus impatiente, cela me rend plus dangereuse. En m’entendant, mon amie Jane Fonda s’est empressée de réagir en disant qu’elle était plus vieille que moi et donc encore plus dangereuse!

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Quelle est votre définition du féminisme?

J’y ai beaucoup pensé ces temps. Une amie m’a offert un superbe haut noir avec le mot «féministe» écrit en grand dans le dos, qui m’a valu récemment d’être prise à partie, à l’aéroport, par des femmes. Elles m’ont harcelée en me disant que c’était à cause de féministes comme moi que nous avions tant de problèmes. J’ai essayé d’expliquer qu’une féministe ne fait que revendiquer des droits égaux et la liberté de choix et des chances. Cela m’a fait réfléchir à la notion de féminisme. Ma définition favorite est je crois celle de la Britannique Mary Wollstonecraft, qui a notamment écrit le pamphlet Défense des droits de la femme (1792), sur la société patriarcale. «Je ne souhaite pas que les femmes prennent le pouvoir sur les hommes, mais qu’elles le prennent sur elles-mêmes», disait-elle. C’est ça, le vrai féminisme.

Vous militez depuis des années pour une meilleure représentation des femmes dans les médias, dans la politique ou le monde des affaires. Quelle est votre plus grande fierté?

Ce dont je suis la plus fière, et qui est le plus difficile à quantifier, est ce que j’ai pu faire pour d’autres femmes, comme mentor. En offrant à de jeunes femmes de nouvelles possibilités et chances, susceptibles de transformer leur vie. J’ai reçu beaucoup de lettres de remerciement, notamment après des émissions ou documentaires consacrés aux femmes. Mais si je dois prendre un exemple, ce serait celui de la Ghanéenne Juliet Asante, qui est aujourd’hui productrice, actrice et philanthrope. Quand je l’ai rencontrée, elle avait juste besoin d’être encadrée pour acquérir les compétences nécessaires. J’ai pu lui faire obtenir une bourse à Harvard. Et maintenant, je l’observe éclore: elle vient d’organiser une marche de protestation dans son pays. Je la vois bien un jour présidente de son pays!

Le mythe de l’homme blanc qui s’est senti menacé dans son pouvoir explique en partie l’élection de Donald Trump

Le mouvement #MeToo, qui dénonce les actes de harcèlement et d’abus sexuels, a ébranlé Hollywood et le monde des médias. Un mal nécessaire? Pourquoi la chape de plomb a-t-elle été si difficile à faire exploser?

Je comprends très bien pourquoi les femmes ont mis autant de temps à parler. Cela m’est arrivé, c’est arrivé à presque toutes les femmes que je connais. Nous étions terrifiées à l’idée de parler. Nous savions que nous pourrions perdre notre job. Ce silence résultait aussi d’un manque de soutien entre nous parce que nous étions, à l’époque, peu de femmes à percer dans le monde très masculin des médias et que nous étions en compétition, pas en mode alliées. #MeToo a justement permis de bâtir une «communauté de survivantes», et c’est ce socle qui a poussé d’autres femmes à sortir de leur silence. Elles savaient qu’elles ne seraient pas seules dans leur combat, qu’elles pourraient partager leurs expériences et se sentir soutenues. Dire la vérité est devenu plus facile et la probabilité d’être écoutée et crue a aussi augmenté. Des hommes influents, dénoncés par plusieurs femmes, sont tombés. J’ai hésité à en parler dans mon livre. Puis je l’ai fait pour prouver que dire la vérité est le premier pas pour combattre et dénoncer ce type de comportement. L’effort doit se poursuivre. Tant que le pouvoir, à tous les niveaux, se trouve consolidé à travers les représentants d’un seul genre et d’une seule race, nous aurons ce type de comportement. Voilà pourquoi il est important de casser ce schéma.

«Cela m’est arrivé», dites-vous. Pouvez-vous nous en dire plus?

J’ai fait l’objet d’attouchements inappropriés, à la télévision, où les invitations de repas ou à boire des verres se multiplient. Ces comportements se font généralement dans le cadre d’une promotion ou quand vous faites une demande particulière. Ce sont typiquement des situations d’abus de pouvoir.

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Parlons de politique. Une des questions polémiques du moment est de savoir si, après la défaite d’Hillary Clinton en 2016, une femme est à même de battre Donald Trump en 2020. Cette question mérite-t-elle d’être posée?

Une amie féministe disait qu’elle voulait inventer le hashtag #n’importe qui sauf Donald Trump. C’est le sentiment que beaucoup d’entre nous partageons. Mais la question à se poser est plutôt celle-ci: pourquoi les Etats-Unis n’ont-ils pas encore élu de femme présidente? La réponse est simple: parce que les femmes ne se sont pas unies pour le faire! Ce serait pourtant possible: nous représentons 52% des votants. En 2016, beaucoup de femmes ont en fait voté contre la candidate. J’essaie de me rassurer en me disant qu’elles n’ont pas voté pour Donald Trump sciemment: une femme ne peut décemment pas soutenir un homme qui s’en prend au système de santé et qui se répand en comportements sexistes. Ce qui se passera en 2020? L’histoire montre que les élections qui marquent un tournant, comme celle de Barack Obama, sont souvent suivies par un retour de balancier, un retour en arrière. Le mythe de l’homme blanc qui s’est senti menacé dans son pouvoir explique en partie l’élection de Donald Trump. Les facteurs économiques pèseront, je pense. Les inégalités sociales se creusent. Nous ne pouvons pas vivre dans une société où 47 milliardaires ont plus d’argent que 98% de la population mondiale. Cela va mener à une révolution! J’espère que nous prendrons une bonne décision en 2020, pour que je ne sois pas obligée de songer à demander la citoyenneté ailleurs.

Six femmes démocrates sont dans la course à la présidentielle. Et tant le candidat Bernie Sanders que Joe Biden, qui pourrait bientôt se déclarer, ont déjà dû présenter des excuses pour des attitudes incorrectes à l’égard des femmes. Assiste-t-on à un tournant?

Je pense que oui. Le passé des candidats sera davantage scruté. Mais je dis ça alors que Donald Trump a été élu même après des accusations de viols et de harcèlements sexuels! Bernie Sanders et Joe Biden ne sont par ailleurs pas du tout accusés d’actes aussi graves. Concernant les six femmes, j’ai quelques craintes qu’elles se fassent de l’ombre entre elles et que nous dispersions nos ressources.

Nous devons construire un pont entre celles d’entre nous qui pensons que [l’élection de Donald Trump] est nuisible et les 33% de femmes qui ont voté pour lui

Est-ce dommageable pour la cause des femmes d’avoir un président qui s’est illustré par des propos sexistes et misogynes? On pourrait aussi dire que c’est finalement un peu «grâce à lui» que nous assistons à un «réveil» des femmes. Aux élections de mi-mandat, un nombre record de femmes étaient candidates et cette vague rose s’est confirmée dans les urnes…

L’élection de Donald Trump est sans aucun doute une mauvaise chose pour les femmes, je ne vois aucun effet positif. Mais la réaction a été très forte, et c’était nécessaire, car nos droits sont menacés. Il manque encore une organisation claire, une action collective pour le combattre efficacement et empêcher qu’il soit réélu. Nous devons construire un pont entre celles d’entre nous qui pensons que son élection est nuisible et les 33% de femmes qui ont voté pour lui. Mon espoir aussi est que les femmes élues travaillent davantage ensemble, dans un intérêt commun, au-dessus des considérations partisanes. Et qu’elles puissent prouver que nous avons besoin de plus de femmes au gouvernement.

Une femme avec des ambitions politiques est-elle toujours vue différemment qu’un collègue masculin, en subissant davantage de critiques?

Absolument, et les médias ont une grande part de responsabilité là-dedans, comme ils sont en partie responsables de l’élection de Donald Trump. Regardez les nouvelles élues du Congrès: lors de leur premier jour, il a beaucoup été question de leur habillement ou de leur coiffure. Nous ne devons pas accepter ce double standard dans la manière dont les médias traitent les politiciens et les politiciennes.

Bien plus grave, Donald Trump contribue à décrédibiliser les médias avec sa rengaine contre les «fake news». Un danger pour la démocratie?

Bien sûr. Il va jusqu’à traiter les médias d’«ennemis du peuple»! Or une démocratie ne peut pas exister sans la liberté et l’indépendance de la presse. Une des préoccupations grandissantes aux Etats-Unis se cristallise autour de la perte d’indépendance des médias locaux.

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, vous a nommée dans un groupe pour faire avancer l’idée d’un Musée national sur l’histoire des femmes à Washington. Que représente ce projet?

C’est une idée qui remonte à presque vingt ans, et que nous relançons. Il y a des musées nationaux pour tout, même pour les timbres, mais rien consacré aux femmes. Nous avons essayé, à la tête d’une commission bipartisane, de convaincre le Congrès de construire un tel musée sur la dernière parcelle de terrain qui existe à Washington DC en bordure du National Mall. Nous poursuivons nos efforts. Nous avons déjà un portail online.

Vous avez 13 petits-enfants. Quelles sont les valeurs que vous voulez leur transmettre?

J’ai épousé un homme avec cinq enfants, j’ai moi-même eu un fils et nous avons effectivement 13 petits-enfants, qui ont entre 1 et 26 ans. Je leur dédie mon livre. La plupart connaissent peu ma carrière professionnelle. L’un des plus jeunes m’a d’ailleurs récemment dit: «Il paraît que tu étais une fois à la télévision?» C’est vraiment pour eux que je suis devenue une femme «dangereuse». Je veux leur montrer ce qu’est une vie active et engagée, remplie d’ambition et de passion. Faire la différence est toujours possible. Nous ne devons jamais perdre cet espoir.


Festival du film et forum international sur les droits humains, Genève, jusqu’au 17 mars.

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