RECIT

Paternités. On n'échappe pas à ses pères, dit Zahia Rahmani, fille de harki

Comment rendre justice à un homme à qui on a tout pris et rien rendu? C'est la question sans réponse que pose la fille de Moze après le suicide de son père. Un livre fort, de colère et de pitié.

Zahia Rahmani

Moze

Sabine Wespieser éditeur, 192 p.

L'héritage des pères est lourd. Même s'ils sont des anges, comme celui de Martin Winckler ou celui de David Mc Neil (lire ci-dessous), il est difficile de s'en libérer. Alors jusqu'à quelle extrémité les fils des pères coupables doivent-ils expier la faute? Toute l'œuvre de Jacques Chessex transporte la question dans les eaux troubles de l'autofiction, récemment avec L'Economie du ciel (lire le SC du 5 avril). Carlos Bauverd (lire LT du 4 avril) a dû écrire l'histoire de son père nazi pour s'en débarrasser. Avec tristesse et colère, Zahia Rahmani tente, dans un livre bouleversant, de sortir de l'impasse où la guerre d'Algérie a enfermé sa famille. La guerre, et tout ce qui y a mené au long de la colonisation française.

Elle est née en 1962, à l'indépendance, au moment où son père, tout comme des milliers d'autres harkis, ces soldats musulmans engagés dans l'armée française, était condamné pour trahison. Beaucoup furent fusillés. Moze passa quelques années en prison, jusqu'à ce que son fils l'en fasse sortir, en 1967. Le jeune homme mourut la nuit même dans un accident de voiture. Le reste de la famille partit pour la France en promettant de ne plus remettre les pieds en Algérie. Déchu de ses deux nationalités, Moze retrouva la française, donnée par une nation contrainte de recueillir ceux qui avaient trahi leurs frères pour elle. Le 11 novembre 1991, après avoir assisté à la cérémonie devant le monument aux morts, l'homme s'est noyé dans un étang. Mais il était mort depuis longtemps, dit sa fille.

Dix ans plus tard, elle prend la parole dont il était privé pour dire ce qu'était Moze. Un homme qui avait fait le mauvais choix, désormais sans langue ni territoire. «Ce regard insoutenable, cette figure extrême de la culpabilité, je veux m'en défaire. Je ne veux pourtant pas l'innocenter», dit-elle. Ce qu'elle revendique, ce n'est nulle indemnité – l'Etat leur en a accordé, de bien chiches, mais la question n'est pas là. «Peut-on solliciter le pardon de celui à qui on a demandé une trahison?» Elle veut que soit assumée publiquement la honte des harkis et de leurs descendants, en même temps que celle du système colonial qui a permis cette ignominie. «Je me défais de lui et je vous le remets», déclare-t-elle fièrement.

Pour dire cette réalité occultée, indicible, Zahia Rahmani a dû inventer une langue. Elle l'a dépouillée à l'extrême, en la chargeant d'une grande violence. Elle lance des questions destinées à rester sans réponse mais qui frappent le mur du silence et rythment le chant de sa colère. Elle invente des dialogues: avec l'enquêteur venu faire un rapport sur la mort de Moze; avec sa sœur, telles deux Antigone revenues au pays perdu pour enterrer, dans cet avatar de la tragédie, le père et non le frère; avec la Commission de réparation, mais Moze, comme dit la mère, n'a pas été réparé et il est trop tard; avec le père, enfin, dans un échange laconique par-delà la mort.

Il n'a pas pu avoir lieu du vivant de Moze, car «la guerre, quand elle les rend, rend des pères méchants». Devenu un «réclamant», obsédé par le sentiment de l'injustice, réduit à être un «chien» sans dignité, il a voulu enfermer ses enfants dans sa honte. S'ils ont survécu, c'est sans doute grâce à la généreuse intelligence de la mère qui a su ouvrir la maison, laisser l'air entrer et faire respirer les siens. Le livre de Zahia Rahmani est aussi un magnifique hommage à cette femme.

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