Cinéma

«Paterson» ou la beauté du quotidien

Jim Jarmusch raconte l’histoire d’un couple sans histoire dans une ville de province. Un éloge de la simplicité, source de poésie

Paterson, c’est une petite ville du New Jersey. Et aussi le titre d’un recueil de poèmes de William Carlos Williams, poète américain moderniste. C’est encore le nom d’un chauffeur de bus qui travaille à Paterson et a Paterson pour livre de chevet. C’est enfin le titre du treizième film de Jim Jarmusch, divisé en sept chapitres correspondant aux sept jours de la semaine.

Lire également: «L’idée était de faire un film sans drame»

Paterson (Adam Driver) est marié à Laura (Golshifteh Farahani). Dans leur lit conjugal, leurs corps endormis dessinent une forme de cœur. C’est lundi. Laura a fait un rêve magnifique: ils étaient parents de jumeaux. Dans la cuisine, Paterson regarde de près une boîte d’allumettes à bout bleu qui vont lui inspirer un poème «Ohio Blue Tip Matches». Et puis il part prendre son service.

Le rêve déteint-il sur la réalité? Une épidémie de gémellité semble avoir atteint la petite ville. Le «bus driver» en prend note. Pendant sa pause de midi, face aux grandes chutes sur la rivière Passaic, il transcrit sur son cahier secret l’émerveillement que lui procure la banalité du quotidien. Pendant ce temps, Laura, obsédée par le noir et blanc, peint des tissus, prépare des cupcakes, rêve de devenir chanteuse de country. Le soir, Paterson va promener Marvin, le bouledogue, et boit une bière dans un pub où le temps s’est arrêté.

Bonheur tranquille

Chronique du bonheur tranquille, Paterson a l’impondérable pour thème, l’équanimité pour tonalité. Son message, c’est l’aspiration à une vie où l’on lève les yeux de son portable pour redécouvrir le monde et l’autre, et retrouver les mots pour les dire. Les coupures de presse aux murs du bar, les conversations des passagers du bus dessinent une histoire de la ville, avec ses champions de base-ball, ses boxeurs (Hurricane Carter) ou l’anarchiste italien Gaetano Bresci.

S’il avait la nostalgie misanthrope et la culture hautaine dans Only Lovers Left Alive, centré sur une caste de vampires, Jim Jarmusch déborde d’empathie enjouée dans Paterson, véritable profession de foi adressée à la poésie, seule à même de modifier notre rapport au monde. Paterson et Laura vont au cinéma voir L’Ile du Dr. Moreau (1932); elle est ravie: «C’est tellement bien, c’est comme si nous vivions au 20e siècle». Paterson est l’alchimiste qui opère la transmutation de la banalité en vers éternels, celui qui, modestement, rassemble les bouffées d’histoire et les images fugitives pour définir notre lien avec la réalité.

Flambée iconoclaste

Au fil de la semaine, les rituels se détraquent imperceptiblement, à l’image de la boîte à lettres qui se déchausse quotidiennement, mais n’engendrent pas de tensions. L’amour de Laura et Paterson résiste à des péripéties comme une invention culinaire (tourte aux choux de Bruxelles et cheddar…) et une catastrophe culturelle provoquée par Marvin. La flambée iconoclaste du chien affectueux laisse Paterson désemparé.

Ses ruminations face aux chutes d’eau sont interrompues par un improbable touriste japonais qui lui offre un cahier vierge alors que le conducteur de bus est justement à cours de papier. Et le film de se terminer sur une question existentielle digne de Lewis Carroll, un fabuleux koan à méditer sans fin: «Aimerais-tu mieux être un poisson?».


Paterson, de Jim Jarmusch (Etats-Unis, 2016), avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Masotoshi Nagase, Barry Shabaka Henley, Nellie, 1h58

Publicité