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Le patois de Bagnes, une langue puissante

Soutenu par la commune et le canton du Valais ainsi que par plusieurs donateurs, porté par l’enthousiasme des patoisants du cru et élaboré par les linguistes de l’Université de Neuchâtel, le monumental Dictionnaire du patois de Bagnes fait remonter à la surface une culture, une musique, un point de vue sur le monde

«Le patois renferme un immense passé, toute notre culture populaire. Il est l’écrin des légendes, des proverbes, des chansons. […] Il a gardé l’étincelle spirituelle, le feu sacré des anciens dizains, une violence et une fraîcheur d’Ancien Testament. Vivifions à son contact notre culture, notre compréhension.» Le poète Maurice Chappaz, à qui l’on doit ces mots, aurait sans doute écarquillé les yeux devant le monumental et tout neuf Dictionnaire du patois de Bagnes. Sous la couverture d’un bleu flambant, 15 000 mots et locutions d’une langue orale, menacée mais vivante encore, parlée, un peu, aimée, beaucoup, dans la commune valaisanne.

Crépitement de mots

Verni le 15 juin à Bagnes lors d’une fête mémorable, le volume de 4 kilos rassemble, dans ses 1226 pages, la musique d’une vallée, son point de vue sur le monde. L’ouvrir, c’est prendre d’un coup la mesure d’une culture, de ses racines plurimillénaires. Le parcourir et c’est un crépitement de mots qui s’élève, et avec lui les plantes, les animaux, les saisons, les générations, les joies, les peines.

Comme le disait l’autre soir Alain Rey, père du dictionnaire Le Petit Robert, sur le plateau de La Grande Librairie, «une langue est la mise en œuvre d’un gigantesque inconscient collectif». L’au-delà des mots, leur part inexprimable, sous-tendue par l’habitude, les silences partagés, ce continent-là, aussi, se devine ici, entre les lignes.

Fortes têtes

Si le Dictionnaire du patois de Bagnes permet un tel voyage, c’est qu’il est le fruit d’une collaboration fertile, et ancienne comme on le verra, entre deux mondes: celui des linguistes et celui des locuteurs du patois, c’est-à-dire l’université et les amateurs, le nec plus ultra de la recherche en dialectologie et les compétences des gens du cru. Quinze ans de travail en commun et un budget de près… de 1 million de francs ont été nécessaires. La commune de Bagnes a d’emblée soutenu et financé le projet avec le canton du Valais, la Loterie Romande, l’Université de Neuchâtel, le Centre régional d’études des populations alpines ainsi qu’une quinzaine de donateurs. Et beaucoup de passion, de patience, d’opiniâtreté.

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Voilà pour la partie immergée de l’iceberg. Car l’édifice de mots qui pavoise aujourd’hui sous couverture bleue a pour fondements l’engagement, l’engouement, de chercheurs et de patoisants, en duo déjà, actifs dans les premières années du XXe siècle. Où l’on découvre que Bagnes a été un lieu de ferveur patoisante et de fortes têtes promptes à contester l’ordre conservateur. Où l’on apprend aussi que le patois, loin du folklore amidonné, a été et reste un territoire de liberté.

Chantier colossal

Raconter l’étonnante aventure du Dictionnaire du patois de Bagnes, c’est ainsi faire le récit de deux rêves qui se font écho par-delà les décennies. Commençons par celui du linguiste neuchâtelois Louis Gauchat, qui en 1899, prenant exemple sur les Alémaniques qui avaient quarante ans d’avance dans le domaine, fonde l’institut Glossaire des patois de la Suisse romande. But de l’opération: constituer un dictionnaire de l’ensemble des parlers régionaux romands, soit entre 100 à 150 dialectes. Chantier colossal qui se poursuit aujourd’hui sous les auspices de l’Université de Neuchâtel. Pour avoir une idée de l’ampleur de la tâche et du rythme du processus, il suffit de savoir que les chercheurs viennent de terminer la lettre G et que la lettre Z devrait être achevée dans les années 2060. Les dialectologues savent ce que le temps long veut dire.

Journaliste à la dent dure

En 1900, à Bagnes, le projet du Glossaire suscite des vocations. Le patois est encore la langue maternelle de la majorité des habitants et le français une langue étrangère, associée au progrès, que l’on découvre à l’école, devenue obligatoire depuis deux générations à peine. La modernité industrielle fait pressentir le dépassement du monde rural antique, de ses parlers, de ses pratiques. Certaines familles, dans la vallée de Bagnes même, commencent à passer au français.

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Louis Gauchat et son équipe se constituent un réseau de correspondants patoisants dans toute la Suisse romande. A Bagnes, ils seront quatre à accepter de remplir tous les mois des fiches de mots, et de phrases en guise d’exemples, pour la constitution du Glossaire. Parmi eux, Maurice Gabbud (1885-1932), un berger de 15 ans, qui deviendra instituteur et libre penseur, est l’un des plus passionné. Louis Courthion (1858-1922), journaliste à la dent dure envers le pouvoir clérical, remplit à lui seul plus de 7000 fiches. Maurice Charvoz (1865-1954), l’un des fondateurs de l’Ecole libre, indépendante des religieux, est du groupe aussi. Entre 1900 et 1910, 50 000 fiches sont collectées à Bagnes.

Se protéger de la pluie

Le Châble, presque cent vingt ans plus tard, fin du mois d’octobre. Il pleut dru. Dans le carnotset du Café de la Place, ils sont trois, membres de la Société de patoisants Y Fayerou (en français, Les Gardiens de moutons), à évoquer ce passé encore étonnement vivant. Jean-Pierre Deslarzes, ancien médecin, Willy Fellay, ancien ingénieur civil, et Francis Baillifard, ancien garde forestier, parlent de leurs aînés patoisants comme d’amis qui pourraient surgir d’un instant à l’autre pour se protéger de la pluie. «Aujourd’hui, 25 à 30% des habitants du val de Bagnes de plus de 45 ans ont encore le patois dans l’oreille même s’ils ne peuvent pas tenir une conversation. A pouvoir le parler, on doit être 5%», estime Jean-Pierre.

Tous trois ont appris le patois avec leurs grands-parents ou leurs parents. Willy a fondé, adolescent, dans les années cinquante, le journal du carnaval, La Dzapate (commère en français). Les articles en patois étaient l’espace idéal pour glisser de «bonnes petites vacheries. Pour envoyer des gifles à droite à gauche, c’était plus facile. On voulait se libérer des carcans. La religion, ici, c’était terrible», explique-t-il. «Avec le patois, on a moins de retenue. Il permet de dire les choses plus spontanément», ajoute Francis. «C’est une langue de concision, puissante, qui ne fait pas de blabla. Ça permet de clouer le bec aux importuns, aux emmerdeurs et aux orgueilleux. En une demi-phrase, tout est dit», renchérit Jean-Pierre.

Torrent d’émotions

C’est ici que survient le deuxième rêve. Années 1980. Maurice Casanova, à qui est dédié le dictionnaire, est un enfant de Bagnes qui parle le patois, appris à l’alpage. Après une maturité sur le tard pour devenir instituteur, il a bifurqué pour devenir linguiste… au Glossaire des patois de la Suisse romande, à Neuchâtel. Il rentre régulièrement à Bagnes, où Jean-Pierre, Willy, Francis l’invitent à leurs soirées où les mots du patois sont des sésames à d’autres temporalités, des sortes de chemins de terre qui mènent à un torrent d’émotions, de parfums, de rires. «C’est là qu’il nous a parlé pour la première fois de sa prise de conscience: parmi tous les patois collectés au Glossaire, le plus richement doté, c’était le patois de Bagnes», raconte Jean-Pierre. Naît ainsi le projet, ambitieux, un peu fou, d’un dictionnaire entièrement dédié au parler du lieu.

Maurice Casanova imaginait s’y consacrer la retraite venue. La maladie le fauche en 1995. Le rêve de dictionnaire est stoppé net. Le linguiste disparu faisait le lien, essentiel, entre l’université et les patoisants bagnards. Début des années 2000, tout repart grâce à l’arrivée d’un jeune chercheur valaisan, Raphaël Maître, alors nouvelle recrue du Glossaire.

Une langue vivante

«C’était très motivant de pouvoir travailler avec un patois encore vivant, explique-t-il aujourd’hui. Et de pouvoir le décrire comme une langue complète. Et c’est une langue valaisanne, cela compte.» Il est rejoint par deux autres collègues, Gisèle Pannatier et Eric Flückiger. L’équipe de choc se met au travail en 2005, compulse les fiches manuscrites des années 1900 et les actualise avec les patoisants d’aujourd’hui. Quatorze ans de va-et-vient entre Neuchâtel et Bagnes, à discuter des différences de prononciation et de grammaire entre les villages et les générations. Un index accompagne le dictionnaire pour permettre d’accéder au patois par le français, et l’enregistrement sonore des mots sera prochainement mis en ligne.

Deux mille ans d’évolution

«Un tel dictionnaire montre l’estime qui est accordée au patois aujourd’hui, se réjouit Gisèle Pannatier, elle-même patoisante d’Evolène. Il n’aurait pas reçu le même accueil dans les années 1920 ou 1930.» Les trois chercheurs parlent dans une des salles du Glossaire, à Neuchâtel, dont les murs sont tapissés par les centaines de milliers de fiches des dialectes, pour la plupart disparus, de Suisse romande. «A travers le patois de Bagnes, on peut suivre 2000 ans d’évolution linguistique, depuis l’arrivée du latin dans la région jusqu’à aujourd’hui», rappelle Raphaël Maître. Pour les trois chercheurs, voir enfin publié le Dictionnaire du patois de Bagnes est une «joie inexprimable».

On nous demande souvent à quoi sert un tel travail? A transmettre aux jeunes générations.

Retour au Châble. Jean-Pierre Deslarzes: «On nous demande souvent à quoi sert un tel travail? A transmettre aux jeunes générations. En ce moment même, à Paris et dans toute la France, un conteur, Yannick Jaulin, tourne un spectacle sur sa langue d’enfance, le patois vendéen. Il parle du patois comme une langue de plaisir et de résistance. Les mots de la langue maternelle sont comme des «flotteurs à la surface de l’océan, reliés par un mince fil à nos émotions les plus profondes». Couper ce fil revient à couper le lien avec ces émotions. C’est exactement cela.»


Le franco-provençal, l’oublié de l’histoire des langues

Le patois de Bagnes fait partie de la famille du franco-provençal, troisième groupe dialectal de l’aire aujourd’hui francophone, avec la langue d’oïl et la langue d’oc. «Le franco-provençal est un grand oublié de l’histoire des langues», constate Eric Flückiger, linguiste au Glossaire des patois de la Suisse romande, membre de l’équipe qui a réalisé le Dictionnaire du patois de Bagnes.

«La langue d’oïl est connue parce qu’elle a donné naissance au français. La langue d’oc a traversé une période faste, sur le plan littéraire notamment. Mais on n’apprend pas à l’école l’existence du franco-provençal», regrette le chercheur. Sans doute parce que ce vaste ensemble de dialectes apparentés est écartelé entre trois pays: la France, la Suisse et l’Italie du Nord.

«L’unité des dialectes parlés entre Genève, Lyon et Aoste a été découverte au XIXe siècle. Cette prise de conscience a coïncidé avec les débuts de la dialectologie», poursuit son collègue Raphaël Maître. Mais le franco-provençal demeure aujourd’hui largement une affaire de spécialistes ou de patoisants passionnés. Le Dictionnaire du patois de Bagnes participera peut-être à faire connaître la richesse de ce patrimoine linguistique trop ignoré.

LK


«Dans quinze ans, il sera trop tard»

Yan Greub, directeur du Glossaire des patois de la Suisse romande (GPSR), à Neuchâtel, répond à nos questions

Les opérations pour répertorier les patois se multiplient ces dernières années. Comment expliquer cette recrudescence du patois en Suisse?

L’attachement au patois et le besoin de le décrire dépend probablement du fort sentiment de la proximité de sa disparition. Les locuteurs âgés ont sans doute une nette conscience du changement considérable que la pratique du patois a connu au cours de leur vie, passant d’une langue d’usage courant et général à une langue qui ne peut plus être pratiquée qu’avec un petit nombre de personnes et dans des circonstances rares. Ce sentiment débouche naturellement sur un besoin de témoigner et de ne pas laisser se perdre une part si importante de la vie d’une commune.

Dans le cas de Bagnes, mais aussi dans ceux du Lexique du parler de Savièse ou du Patouèi dè la Valè doeu Trëyin, tous les deux sortis en 2018, le dictionnaire s’accompagne d’ailleurs de renseignements, en particulier photographiques, sur la vie villageoise traditionnelle. La peur, légitime, de la disparition d’une langue était déjà ce qui avait entraîné un effort particulier de description quand, à la fin du XIXe siècle, Jules Gilliéron avait pris la tête d’un mouvement de collecte des parlers dialectaux, puis réalisé l’Atlas linguistique de la France. Les fondateurs du GPSR faisaient le même constat et avaient le même but en 1899. C’est parce que le Valais a conservé plus longtemps le patois que ce mouvement de sauvegarde a lieu maintenant dans ce canton. Une différence est cependant la part prépondérante des acteurs locaux dans cette opération. Elle est peut-être due au relatif abandon des linguistes ou à une conscience plus largement répandue de la valeur des variétés linguistiques.

Qu’est-ce que cette recrudescence signifie? Faut-il y voir un intérêt toujours plus fort pour nos racines?

C’est possible, mais en l’occurrence il faut sans doute y ajouter un fait plus spécifique: les déplacements et les déménagements toujours plus fréquents, à l’échelle intercommunale ou intercantonale, font que nos communautés sociales deviennent à la fois moins unitaires et moins différentes l’une de l’autre. Cela se manifeste en particulier sous l’aspect linguistique et l’abandon du patois en est un élément très visible. Il est probable que ce soit aussi par une forme de réaction à cette dissolution dans un espace plus large que l’on s’intéresse à cet élément essentiel d’une communauté qu’est sa langue.

Pourquoi ces opérations de sauvegarde sont-elles nécessaires?

Parce que dans quinze ans, il sera trop tard et qu’une quantité de faits linguistiques ont déjà disparu. Le Dictionnaire du patois de Bagnes repose d’ailleurs en grande partie sur des enquêtes anciennes. Si l’on ne répond pas au caractère évidemment pressant de la situation, on ne trouvera plus ensuite de locuteurs capables de témoigner directement des derniers restes d’une tradition millénaire. Il s’agit d’un patrimoine d’une richesse immense et du témoignage le plus étendu de la vie sociale de la population suisse durant des siècles et des siècles.

Il n’y a pas beaucoup d’objets plus importants, plus variés, plus révélateurs, qui occupent une part plus grande dans l’ensemble de nos activités sociales que la langue

Si nous pensons que notre respect pour l’humanité doit entraîner un intérêt pour la connaissance des diverses formes par lesquelles elle s’organise et s’est organisée, il n’y a pas beaucoup d’objets plus importants, plus variés, plus révélateurs, qui occupent une part plus grande dans l’ensemble de nos activités sociales que la langue. Mais vous voyez que je réponds du point de vue du scientifique, celui d’une connaissance désintéressée. Sur le maintien en vie des patois comme forme contemporaine de communication, nous n’avons qu’un regard profane (amical, pour chacun d’entre nous, je pense), mais pas d’opinion professionnelle.

Peut-on imaginer un retour des patois dans la vie de tous les jours?

Difficilement. Les causes qui provoquent leur abandon ne changent pas et il est difficile d’envisager que l’enthousiasme individuel de quelques-uns puisse entraîner un renversement de la situation.

Qu’est-ce que les patois disent sur la Suisse d’aujourd’hui?

Sur ce point, ce n’est pas le membre du Glossaire qui peut donner une opinion et je ne peux que me taire. Mais à titre individuel, j’ai l’impression qu’ils nous disent que la Suisse change, et que nous aimons considérer ce changement en observant à la fois son résultat et son point de départ. Il y a bien des Suisses qui ne voient pas l’attachement au patois ou à d’autres faits sociaux qui dominaient dans la Suisse d’il y a quelques décennies comme contradictoire avec la participation à la modernité. Il n’est pas impossible que dans d’autres pays, ces deux attitudes soient vues comme nécessairement conflictuelles et exclusives, tandis que nous aimons les concilier.

Grégoire Baur

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