Chaque semaine de l’été, «Le Temps» propose une immersion dans un patois encore vivace de Suisse romande.

Premier épisode:

«Chôpyé… dèchina-mè on muton.»

La phrase est tirée du Piti Prinhyo, traduction du Petit Prince de Saint-Exupéry en patois gruérien. Cette version terroir du livre le plus traduit du monde n’est pas qu’anecdotique. Dans une des trois seules régions francophones de Suisse à encore posséder une poche de locuteurs actifs, il démontre l’effort concerté mené depuis quelques années dans le canton de Fribourg, particulièrement en Gruyère, pour redonner de la visibilité à cette langue.

Vu de l’extérieur, le patois fribourgeois est souvent réduit à l’image de l’armailli, vêtu de son bredzon (costume traditionnel), le loyi (sacoche à sel) en bandoulière, entonnant le Ranz des vaches appuyé sur sa canne. L’image est un cliché qui, comme souvent, renferme une part de vérité. Le patois est avant tout la langue du travail à la campagne, des métiers du terroir. Certains paysans racontent avoir été obligés de l’apprendre au contact des armaillis au cours des étés passés, enfants, comme garçons de ferme à l’alpage. On l’entend aujourd’hui encore, parlé par des artisans sur des chantiers dans l’Intyamon ou la région de Charmey. Certains mots décrivent des objets précis propres à un endroit, comme pyata et tsêrgoche – des charrettes spécifiques – ou à un métier: dans le bûcheronnage, la bratse (mesure) et, de drètho à tsèta, les six ou huit mots désignant différents types de haches.

Interdit à l’école dès la fin du XIXe siècle (jusque dans les années 1960), le patois a survécu à la marge, avant d’obtenir un statut de langue minoritaire en 2018 sous l’impulsion d’associations et de personnalités. Les initiatives pour le maintenir se sont multipliées: émission hebdomadaire sur Radio Fribourg, chronique dans La Gruyère, développement d’une application pour smartphone et retour dans les écoles avec des cours d’initiation. Mais la transmission de ce parler est loin d’être garantie. Or, comme le confie Marcel Thürler, président de la Société des patoisants fribourgeois: «Le plus beau des patois, c’est celui qu’on parle, même si on fait des fautes.»