Genre: roman
Qui ? Anne Berest
Titre: Les Patriarches
Chez qui ? Grasset, 316 p.

Denise. Denise est une jeune fille qui enquête sur quelques mois de l’année 1985 où son père a disparu pour revenir ensuite, amaigri. Il est mort depuis. Elle veut savoir. Peut-être l’une des choses qui touche le plus dans Les Patriarches , c’est la façon dont l’auteur, Anne Berest, traduit l’énergie, la façon d’être au monde, de parler, d’une jeune fille. Cette façon de regarder avidement les gens, de les écouter sans trop savoir comment répondre, ou ne pas répondre, dans cette envie de se mettre à leur diapason, de ne pas paraître déconnectée, petite, trop jeune, vierge de tout et du sexe surtout. Comme dans un roman d’apprentissage, en enquêtant sur son père, Denise va se frotter au monde, prendre des décisions, découvrir le monde du travail, le sexe, la drogue, autant d’épreuves. Mais ces étapes ne vont pas la faire entrer dans le monde adulte. Au contraire, de façon de plus en plus accélérée, elle va se dissoudre dans sa quête, dans sa fascination pour la jeunesse de ses parents qui l’auront empêchée de vivre la sienne.

Le livre est divisé en deux parties. La première suit l’enquête de Denise qui court sur un été. La deuxième est une plongée étonnante au sein du Patriarche, ces centres de désintoxication créés par Lucien Engelmajer dans les années 1970. Anne Berest a étudié de près le fonctionnement de ces centres, qui ont été ensuite attaqués, comme on sait, pour dérives sectaires. Elle a rencontré plusieurs protagonistes. Cela se sent dans la très grande justesse qui se dégage de ces pages qui tentent de cerner, de l’intérieur, comment une utopie peut virer au cauchemar.

Il existe évidemment un lien entre la quête de Denise et le Patriarche. Mais seul le lecteur pourra le faire. Denise n’y parviendra pas. La façon dont les deux parties se combinent à la fin et éclairent l’ensemble du roman et le personnage de Denise bouleverse.

On comprend à la façon qu’a Denise de ne jamais juger qu’elle s’est toujours accommodée pour aimer son père par-delà les excentricités et les dysfonctionnements divers. Comète de cinéma, acteur devenu légende cinéphilique avec un seul rôle, Patrice Maisse a sombré rapidement dans l’oubli et la drogue. Homosexuel, il formait un couple très libre avec Matilda, la mère, passionnément éprise.

Tout se passe comme si Denise s’était brûlée à faire avec ce père déguisé en femme et cette mère sans cesse dans les brumes d’herbe. Sa tentative de connaître, avec une détermination imposante, le secret de l’année 1985 apparaît comme le premier acte d’adulte pour sortir de la torpeur de l’adolescence et celle de sa famille surtout. Il existe des points de douleur qui imposent de se laisser porter, de ne plus agir pour ne plus s’y retrouver confronté. Denise a voulu agir. En jeune fille de son père.