Quatre-vingt-deux ans. Toujours l'œil aussi vif, les sens en éveil, le geste précis. Pierre Boulez étonne. Cet éternel jeune homme s'est longtemps battu contre les idées reçues. Il incarnait le révolutionnaire par excellence, rompu à l'idéologie des années 60, soucieux de faire table rase avec le passé alors qu'il a toujours revendiqué une filiation avec ses aînés, jusqu'à ce qu'il s'assagisse et qu'il revienne sur des propos parfois abrupts, maladroits. Outre son activité de compositeur, il dirige aujourd'hui les plus grands orchestres au monde, s'offre de temps à autre un opéra.

A Vienne, il retrouve son vieux complice Patrice Chéreau. Après plus de vingt-cinq ans où ils ne s'étaient plus croisés sur la scène - leur Tétralogie fit grand bruit dans les années 1970 à Bayreuth ainsi qu'une Lulu à Paris -, ils remettent leurs tabliers et abordent l'ultime opéra de Janácek. Son titre fait froid dans le dos: adapté d'un roman-reportage de Dostoïevski, De la maison des morts relate le quotidien de prisonniers dans un bagne en Sibérie. On y trouve des témoignages d'individus de tous les milieux sociaux, incarcérés pour meurtres, révoltes ou dissidence politique. Dostoïevski y relate de manière détournée ses années d'enfermement. L'écart entre le livre et l'opéra s'explique non seulement par la nécessité de condenser le matériau, mais par la posture du compositeur, optimiste invétéré.

Le Temps: Pourquoi cet opéra?

Pierre Boulez: C'est Stéphane Lissner qui m'a demandé de diriger un opéra pour la fin de son mandat à Aix-en-Provence. J'étais d'accord, mais à condition de faire du neuf. Parmi les derniers ouvrages de Janácek, De la Maison des morts est le plus attrayant, le plus éloigné de la légende de l'opéra. La musique va contre toutes les lois conventionnelles du genre. Les mises en scène que j'ai vues jusqu'alors m'ont laissé sur ma faim. Je voulais voir comment Chéreau, et moi du reste, pouvions nous tirer d'affaire dans une telle aventure.

- Comment retrouvez-vous Patrice Chéreau aujourd'hui?

- Il a certainement mûri, mais il est toujours aussi actif, vigoureux. Patrice est un grand tailleur de luxe. Il modèle sa mise en scène des caractères d'après les gens à sa disposition. Il a une idée précise de ce qu'il veut, mais il voit comment les chanteurs réagissent à ses indications. C'est très fort de mêler les idées générales d'une conception et de l'étendre par l'observation des individus, qu'il fascine du reste.

- Vous avez travaillé ensemble en amont, ou chacun de son côté?

- Chacun a d'abord lu, ou relu, le livre de Dostoïevski. Le but de Janácek est très différent de celui de Dostoïevski. Chez le premier, l'écriture se veut distanciée, objective: il n'y a pas du tout d'optimisme, d'espérance. Dans la légende de l'opéra, l'aigle blessé que les prisonniers taquinent au premier acte devient un personnage principal. Cet aigle, qui refuse tout contact avec les prisonniers, s'envole une fois guéri sans se retourner: c'est un symbole de la liberté que la plupart des prisonniers n'atteindront jamais. Chez Dostoïevski, il ne joue pratiquement aucun rôle et ne s'identifie pas avec le sort des humains.

- La différence se trouve donc dans l'état d'esprit du compositeur?

- Il y a beaucoup de détails que Janácek n'a pas voulu voir. A la fin de l'opéra, il adopte un optimisme malgré tout, alors que les exemples montrent que la régénération de l'être humain déchu à ce point de ses qualités est très problématique. D'ailleurs, une fois l'aigle envolé et le prisonnier politique Goriantchikov libéré, les gardes-chiourmes hurlent: «En marche, vite!» C'est le quotidien qui revient.

- Comment interprétez-vous la libération de Goriantchikov?

- C'est une chose remarquable quand on sait que d'ordinaire, ce sont les prisonniers de droit commun qui dominent les prisonniers politiques. L'histoire des camps nazis prouve que les «capos» prenaient en général le dessus. Entre les prisonniers communistes, il y avait une solidarité. Ils essayaient d'occuper des places très importantes pour sauver leurs camarades. Ce jeu des prisonniers communistes vis-à-vis des dominateurs nazis était très subtil, car ils se rendaient indispensables. Ce sont des sociétés auxquelles Janácek ne touche presque pas. En revanche, on voit ce qui se passe à l'intérieur d'un monde fermé: toute une société se reconstitue.

- La musique de Janácek paraît a priori très morcelée et décousue...

- C'est une espèce de collage. Plus Janácek a avancé en âge, moins il s'est préoccupé de plaire. L'important, c'est de donner une continuité à des choses qui s'enchaînent quelques fois de manière abrupte. Janácek travaille à partir de motifs. Il faut relier ces fragments isolés très fermement par une chaîne. Et c'est cette chaîne qui se constitue principalement par des relations de tempo, de vitesse, par des morceaux d'idées qui s'enchaînent avec une certaine logique. Ce n'est pas une logique habituelle.