Patricia Highsmith

Le Meilleur Ami de l'homme et autres nouvelles

Trad. de Martine Skopan

Calmann-Lévy, 342 p.

Patricia Highsmith n'a publié son premier recueil de nouvelles, The Snail-Watcher, qu'en 1970. Mais il est désormais certain qu'elle a pratiqué le genre tout au long de sa vie, puisqu'un huitième recueil de nouvelles vient aujourd'hui s'ajouter aux six qui ont suivi L'Amateur d'escargots: il est composé de vingt textes inédits retrouvés dans ses archives, déposées à la Bibliothèque nationale de Berne après sa mort, en février 1995, dans sa maison tessinoise de Tegna. Curieusement, son éditeur français Calmann-Lévy ne mentionne pas l'origine de ces nouvelles dont il se contente d'indiquer qu'elles datent de sa jeunesse (1938-1949) et de sa maturité (1952-1982).

Ulrich Weber, en charge avec Stéphanie Cudret-Mauron du fonds Highsmith aux Archives littéraires suisses, confirme que ces nouvelles, publiées en 2002 par Diogenes sous le titre Nothing that Meets the Eye, proviennent bien de ce fonds, qui devrait faire l'objet d'une exposition bernoise en 2006. On y trouve des récits inédits en volume, des fragments de romans, des journaux intimes, des lettres (doubles dactylographiés) et leurs réponses, des dessins et une trentaine des cahiers de travail tenus par l'écrivain pendant toute sa vie, qui ont un statut semi-littéraire, semi-biographique: elle y consignait premières ébauches, réflexions et observations, notes de voyage.

Pour ce qui est du Meilleur Ami de l'homme, il faut rappeler que 1949 est une date-clé dans la vie et l'œuvre de Patricia Highsmith, puisqu'elle correspond à l'achèvement de son premier roman publié (L'Inconnu du Nord-Express, aussitôt porté à l'écran par Hitchcock) et à son premier voyage en Europe, où elle décidera bientôt de vivre, d'abord en Angleterre comme son maître Henry James, puis en France et enfin au Tessin. Les nouvelles qui précèdent cet exil sont donc celles qui attirent d'abord l'attention du lecteur par leur maîtrise précoce, même si l'étonnante nouvelle-titre appartient, elle, au registre plus ironique de la maturité: on y découvre comment le chien Baldur, non content de sauver du suicide son maître, un modeste dentiste, le transforme en un parfait gentleman qui «se répète la conjugaison du subjonctif français pour se détendre les nerfs»!

A l'exception de «Marché conclu», où un homme est obligé d'épouser une femme qu'il n'aime pas pour échapper à l'accusation d'assassinat, aucune de ces histoires ne repose sur une intrigue policière. Et quelques-unes se terminent même par un happy end, ainsi «Des roses pour miss Trotte» et «Heureux les humbles», qui célèbrent l'altruisme et le désintéressement. Comme dans Le Journal d'Edith, poignant roman de la dépression, ce sont des pages où l'écrivain montre le plus d'humanité envers ses personnages, quitte à frôler parfois la sentimentalité. Mais en restant toujours fidèle à sa marque de fabrique: le malaise, mélange diffus de culpabilité, de solitude, de vulnérabilité et de sentiment d'échec.

L'appréhension, voire l'angoisse et le désespoir, naissent de presque rien, comme dans «Une si jolie petite ville» où un homme désireux de refaire sa vie est bientôt rejeté par ceux qui lui avaient d'abord fait bonne figure, parce qu'il a lié amitié avec une petite fille (le thème latent de la pédophilie est plus net dans «Un bien gentil monsieur»). Ou dans «Une porte toujours grande ouverte» et «Rebecca au piano», qui analysent finement les rapports entre deux sœurs, l'une supposée avoir réussi, l'autre non. «Le mauvais garçon» et «La belle Américaine», situés au Mexique, sont à la fois plus insidieux et plus violents dans la peinture des relations entre touristes et indigènes. Et «Le château de cartes» propose une amusante ébauche de Tom Ripley en la personne d'un séduisant aventurier amateur de faux, peut-être parce qu'il est lui-même appareillé d'une jambe et d'une main artificielles, sans parler d'un œil de verre…

Signalons que Calmann-Lévy va lancer la collection Pérennes pour accueillir les grands écrivains de son fonds, à commencer par Patricia Highsmith et les cinq romans qui ont pour héros Tom Ripley.