Son accent de marlou n'aura pas fait illusion très longtemps. Devant son orgue de Barbarie, Patrick Bruel se la joue gavroche, béret sur le chef, sourire du charmeur sûr de son coup pour son «voyage en pays de nostalgie». Depuis près d'une heure, les rengaines populaires qu'il a exhumées du patrimoine réaliste de la France de l'entre-deux-guerres s'enchaînent sans déchaîner pleinement les passions du public. Déception pour celui qui, un peu plus tôt en conférence de presse, disait espérer «finir sa tournée en apothéose à Nyon». Tout en relevant que chanter après Laurent Voulzy était aussi «flatteur que peu évident».

Effectivement. Jeudi soir, Voulzy, juke-box ambulant de tubes bubble gum, a volé sans mal la vedette à Bruel, qui a fait son beurre en restaurant un répertoire d'époque. Une idée qui avait germé par hasard, «dans une boîte de nuit de Megève», alors qu'il chantait avec un groupe de rock pour le plaisir. La «Java bleue» finale de son tour de piste improvisé avait eu un succès fou.

A Paléo, la clameur des appels au bis s'est montrée plus réservée. Devant la grande scène, les spectateurs sont une fois de plus trop collés-serrés pour pouvoir danser la fameuse java. Les valses des temps jadis que donne à entendre la guinguette pirate sont parfois accueillies avec circonspection par le public de 7 à 77 ans. Même le clin d'œil à son propre répertoire («J'te l'dis quand même») ne décoince pas une audience qui recelait, paraît-il, une délégation spéciale de pensionnaires d'EMS romands.

Pour démarrer son cinoche de mauvais garçon, Bruel a pourtant mis les bouchées doubles question figuration. Hommes en marinière sous foulard rouge et femmes en robe de bal arpentent le décorum du Paris d'antan, dansent, discutent, miment les disputes. Entre une enseigne forgée de métro, une colonne Morris aux affiches décaties et des tables de bistrot, toute la mise en scène veut appuyer l'authenticité et la sincérité de ce retour à l'âge d'or de la chanson française. Excepté les orchestrations de cuivres et de cordes, tout fait pourtant toc dans ce spectacle. De l'interprétation parlée-chantée de Bruel - insipide – aux interludes rappelant le fil rouge du spectacle (la relation entre Pierrot et Marinette, qui n'a d'yeux que pour Julot), des passages de vélo sur scène au piètre jeu de scène du chanteur, tout rappelle les guimauves télévisuelles de «La chance aux chansons». Ne manquait que Pascal Sevran servant une pression au comptoir.

Pas sûr que Maurice Chevalier, Charles Trenet ou la tragédienne Damia goûtent sa relecture des romances parisiennes. Malgré la décontraction habituelle de l'ex-idole des jeunes filles en fleurs, l'attraction du spectacle se résume à quelques «Tu te souviens chéri?» et «Il est beau quand même» soupirés dans le public. «Comme de bien entendu» fredonne Patrick Bruel, tendant son micro aux spectateurs pour répéter le refrain entêtant.

«La sensation la plus forte est de chanter devant des milliers de gens», affirmait avant de monter sur scène l'ancien G.O. du Club Med, qui mesure jour après jour la «chance de (s)'épanouir» au cinéma, au théâtre et dans la chanson depuis plus de vingt ans. Grâce au film d'Alexandre Arcady, Le coup de sirocco, le jeune homme d'origine algérienne se taille immédiatement une place au soleil. Avant de prendre la poudre d'escampette pour New York où il se mue en noctambule insatiable et rencontre Gérard Presgurvic, mentor, ami et auteur qui lui fait chanter «Marre de cette nana-là». Un tube inoxydable dont il peine toujours à se départir et qui resurgira à l'heure de la «Bruelmania», au début des années 90.

Aujourd'hui, de la pluie de sarcasmes que lui a value cette période hystérique, Bruel ne semble retenir aucune amertume. La passion du play-boy désormais mûr est intacte et elle ne constitue selon ses dires qu'une seule entité «qui se balade sur plusieurs terrains». S'il achevait au Paléo deux ans d'une aventure en forme de «parenthèse magnifique dans (sa) carrière», le champion du monde de poker devra abattre les carrés d'as à son retour pour séduire encore les millions d'adeptes glanés grâce à la légèreté des titres de l'entre-deux-guerres.