A l'occasion de la remise, le 28 octobre, du prix annuel de la Fondation pour Genève à Patrick Chappatte, «Le Temps» consacre une série d'articles au dessin de presse, à la liberté d'expression et à la carrière de son dessinateur attitré depuis la création du journal. Suivez la cérémonie de remise du prix en direct sur www.letemps.ch

Tous les enfants dessinent. Pour la plupart, cette activité s’arrête à quelques croquis dans la marge d’un cahier d’école. Pour d’autres, le dessin s’empare d’eux, viscéralement. Patrick Chappatte fait partie de cette seconde catégorie, lui qui a su faire de sa passion son métier. Avant de peindre le monde pour la presse internationale, il a commencé à inventer le sien – le Pudimonde peuplé par des personnages à gros nez appelés les Pudiks –, une façon de reconstituer idéalement ce qui se trouvait au-delà de ses cahiers de dessin: «C’était une façon de prendre la réalité et de la faire rentrer dans mon monde. A 8 ou 9 ans, je suis allé jusqu’à redessiner tout le système des transports de Genève. Osons dire que j’ai même inventé l’écran tactile avant l’heure dans une de mes bandes dessinées!…»

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Une retraite

Pendant que ses camarades partent en colonie de vacances, lui s’enferme et dessine. L’ouverture au monde se fait au gré des traits de ses stylos. Etait-il un enfant reclus, coupé de la réalité? Pas vraiment. Patrick Chappatte considère plutôt ces longues séances en seul à seul avec ses feuilles et ses stylos comme une sorte de retraite: «Dessiner, c’est un exercice très zen et thérapeutique. Cela me procure comme un effet cathartique. J’éprouve le même bonheur et les mêmes sensations que quand j’étais gosse. De ce point de vue là, je n’ai pas vraiment grandi, et c’est tant mieux.»

Le dessin politique est venu plus tard. Lecteur assidu de feu La Suisse, Chappatte père a eu la fierté de retrouver un dessin de son fils alors qu’il n’est à l’époque qu’en troisième année du collège: «Je savais que mon père lisait fréquemment ce journal, se remémore Patrick Chappatte. J’avais envie de l’impressionner et j’ai envoyé quelques dessins à la rédaction. Je me souviens encore quand le samedi matin mon père a crié en ouvrant le journal: «C’est mon fils!» Premier bonheur de voir une de ses œuvres publiées et première collaboration avec une rédaction: «Comme Obélix dans sa marmite, je suis tombé dans le dessin de presse très jeune.» Clin d’œil à un géant de la bande dessinée, Patrick Chappatte va, lui aussi, intégrer cette forme de narration à son travail. Inspiré par Jean Teulé et son œuvre Gens de France et d’ailleurs, il va tracer les premières esquisses d’un genre nouveau dans les années 1990: le BD reportage.

Nouveaux modes narratifs

A 27 ans, il traverse l’Atlantique accompagné de sa future femme, la journaliste Anne-Frédérique Widmann, avec l’ambition d’aller croquer la Grande Pomme pour les pages de son plus célèbre quotidien, le New York Times. Avant cela, le couple sillonne pendant quatre mois l’Amérique du Sud, voyage duquel il tire un carnet de route au style novateur. Ce sont les prémices du reportage bande dessinée, un genre que va tout particulièrement affectionner Patrick Chappatte: «C’est hyper efficace comme mode narratif pour le reportage. Cela permet au lecteur d’entrer dans la peau du reporter, et de vivre ce qu’il vit. Cette approche permet l’empathie. Le trait est si simple, il débarrasse la photo et la vidéo de toutes leurs scories, tout en apportant un autre langage que celui proposé par ces deux médiums.»

Il a l’occasion de développer le reportage bande dessinée avec le soutien du Temps et de son rédacteur en chef de l’époque, Eric Hoesli, qui croit à la pertinence de cette nouvelle forme de journalisme. Loin de rester en retrait du monde qu’il caricature ou dessine, Patrick Chappatte se rend sur le terrain. Gaza, Sud-Liban, Guatemala, Côte d’Ivoire, il parcourt le monde en proposant des récits allant au-delà du simple dessin de presse croqué en réaction à une actualité. A tel point que cela étonne: «Il a fallu imposer ce genre narratif et légitimer le dessin comme mode journalistique. Au début, les gens n’ont pas pris cela au sérieux. Pendant des années, on m’a demandé si j’étais vraiment allé sur place. Je publie donc toujours un polaroïd de mes intervenants dans mes reportages pour prouver qu’ils existent et que je les ai bel et bien rencontrés», confie-t-il.

En reportage ou dans les pages des plus grands quotidiens, Patrick Chappatte va porter le dessin de presse sur d’autres supports. S’il a fait ses preuves derrière ses planches à dessin, c’est sur celles de la scène qu’il va monter. Invité dès 2001 au World Economic Forum de Davos, il y apprend le jeu avec le public et développe la conférence dessinée, un autre genre auquel il prend goût. L’aventure scénique ne s’arrête pas là: il présente ses esquisses lors de deux conférences TED, en 2010 et 2019, ainsi qu’aux Forums des 100, pour ne citer qu’eux. Alors, Patrick Chappatte, stand-upper, humoriste ou conférencier? «Le dessin reste toujours au cœur du projet. Ce qui est flagrant, c’est l’impact qu’il peut avoir grâce au jeu qu’on amène avec les mots. Sur scène, je décline mes dessins en plusieurs étapes, réservant la chute pour la fin. C’est une manière vivante de procurer le même effet que celui ressenti en voyant un dessin imprimé. Mais le fait d’être projeté sur grand écran lui confère d’autant plus de force et de résonance», précise-t-il.

En mouvement et en musique

Patrick Chappatte a encore d’autres idées pour rendre le dessin de presse toujours plus vivant. Le Liban, pays d’origine de sa mère, dont les terres sont grêlées de bombes à sous-munitions lui inspire La mort est dans le champ, reportage d’un genre nouveau: «Je me suis essayé au reportage BD animé. C’est du dessin très basique, mais quand on est pris dans une telle histoire, c’est elle qui parle, simplement portée par le trait noir. J’aurais voulu développer davantage l’animation, mais pour cela il me faudrait trois vies», sourit-il. Grâce à ce nouveau langage, il ose donner une autre profondeur à ses dessins mouvants en les drapant également de musique. Ce dialogue du dessin avec la musique et les mots, il a tenté de le transformer également en spectacle, à l’invitation du musicien Polar et du dramaturge et directeur d’Am Stram Gram, Fabrice Melquiot, lors de la Conférence internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge fin 2019: «La musique apporte une couche narrative supplémentaire. Quand je raconte sur scène ces tranches d’humanité que j’ai pu observer à Gaza, au Guatemala ou dans des bidonvilles au Kenya, être accompagné de musiciens ajoute une ambiance particulière. Je me réjouis d’explorer le reportage dessiné sous cette forme, celle d’un spectacle complet.»

Ils songent à présent à proposer pour la prochaine édition du festival Antigel cette sorte d’hydre à trois têtes, composée de dessin de presse, de théâtre et de musique. Alors, le dessin, un art d’une simplicité enfantine? Difficile d’y croire quand on observe le niveau de complexité qu’a su lui offrir le trait de Patrick Chappatte. Et pourtant, quand on lui demande ce qui l’a poussé à faire sortir cet art du cadre de la presse papier, la réponse semble limpide: «Le dessin m’a ouvert une multitude de portes, je les ai ensuite simplement poussées pour voir ce qu’il y avait derrière.»

À découvrir, le site officiel du dessinateur: www.chappatte.com


Profil

1967 Naissance à Karachi.

1973 Arrivée à Genève.

1986 Engagé comme journaliste stagiaire à «La Suisse». En devient dessinateur deux ans plus tard.

1995 Part à New York pour un séjour de trois ans.

1998 Lancement du «Temps», dont il est le dessinateur attitré.

2001 Dessine pour le «Herald Tribune» puis le «New York Times».

2014 Séjour familial d’un an à Los Angeles.

2020 Sortie de la BD «Au cœur de la vague».