Ils sont quelques acteurs, très peu, on les compte sur les doigts d’une main. On ne sait pas forcément grand-chose de leurs vies intérieures, de leurs joies et tourments, mais c’est comme si on les connaissait par cœur depuis toujours. Ils font partie à la fois de la famille et du patrimoine national. Ils peuvent jouer dans des navets, ils prennent quand même toute la lumière – surtout quand ils jouent dans des navets. On sourit doucement quand on les voit sur grand ou petit écran. Ils nous apaisent.

Patrick Chesnais est de ceux-là. On sent l’humanité et la générosité à fleur de peau, quels que soient ses emportements. Il a toujours l’air un peu bougon, mais sympathique. Et puis sa voix aussi, chaleureuse, rocailleuse juste ce qu’il faut. Le sentiment d’éternité est encore plus fort avec lui, parce qu’on a l’impression de ne l’avoir jamais connu jeune. On lui en voudrait s’il rasait sa moustache ou s’il coupait sa drôle de frange latérale.

On peut désormais le découvrir de façon bien plus intime. Il vient de publier La vie est belle, je me tue à vous le dire (Ed. L’Archipel), un livre-journal fait de chapitres assez courts, qui volent d’un drame à une anecdote, d’un souvenir ému à une opinion définitive. C’est tout sauf nombriliste, il y est beaucoup question des autres. On rit, parce qu’on ne peut pas faire autrement, quand il descend de scène pour aller frapper un spectateur trop bruyant, ou qu’il traite de connard un réalisateur stalinien qui n’a pas voulu de lui.

La mort qui rôde

On pleure, également, parce que la mort rôde à chaque coin de page. Celles de son père, de sa mère, de son neveu, aussi, d’une overdose. Celle, omniprésente, de son fils Ferdinand. Et puis les morts qu’il a lui-même frôlées: un accident de voiture dans la stupidité de la jeunesse et l’alcool mélangés, une sortie en bateau et un naufrage au sommet de l’angoisse. Un critique avait un jour dit de lui: «Il est le chaos, donc la vie.»

Posé dans son jardin, il a le souffle court pour répondre à nos questions. C’est son dix-huitième jour de Covid-19, et s’il n’a pas subi les symptômes les plus graves, il avoue quand même avoir été «mis à terre. Une fatigue fracassante.» Il dit qu’il s’est parfois posé pour écrire comme un auteur qui s’astreint aux heures de bureau. Qu’il s’est souvent lancé au gré de ses fulgurances, avec un vrai plaisir à se coucher sur le papier.

«Je me disais que les autres allaient en prendre aussi, du plaisir, si moi j’en avais eu en écrivant. Je le savais de mon expérience d’acteur. Rabelais disait: «J’ai connu tout hors que moi-même.» Ce livre, c’était presque une analyse, avec le stylo qui vivait sa vie et décidait où m’emmener. Un récit d’aventures qui m’a aussi éclairé sur qui je suis moi.»

Sur qui il est? Un cancre qui a triplé sa quatrième et fait l’école buissonnière. Un élève assez doué pour décrocher le premier prix du Conservatoire de Paris en 1968, avant d’embrasser une carrière sans fin au théâtre et au cinéma. Une enfance mouvementée avec un père rescapé des interrogatoires de la Gestapo, un frère braqueur puis rangé des voitures pour finir directeur d’IBM Pacifique.

«On se reconnaît»

Un séducteur, un amoureux, mais un homme brisé: son fils Ferdinand est mort à 20 ans, passager d’un conducteur ivre qui avait pris le périphérique parisien à contresens. Il a fondé une association qui porte son nom. En tournée, il croise beaucoup de gens qui viennent lui en parler: «Je les reconnais tout de suite au milieu des autres. Ils ont vécu la même chose, ils viennent chercher du réconfort. C’est compliqué, il n’y a pas forcément grand-chose à dire, mais cet échange fait du bien. On se reconnaît, on est de la même communauté. C’est toujours très digne, sans laisser-aller ni sentimentalisme.»

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Comment fait-on pour rester en vie après une telle tragédie? C’est une question qu’on lui a posée cent fois, peut-être mille. Il répond: «La vie est plus forte que tout. La vie pousse, et elle est là même si vous n’en voulez plus. Il y a des exutoires: beaucoup de gens créent des associations parce qu’on a envie d’aider les autres, de faire quelque chose pour que ça ne se reproduise pas. Moi, je fais des films et d’autres choses encore pour accompagner Ferdinand le plus loin possible, dans une autre vie. C’est une autre façon de le faire exister.»

Ecrit à la main

Il a écrit La vie est belle à la main, sur des cahiers, avant de les dicter à Josiane, sa compagne depuis toujours. Sa première lectrice et correctrice, un drôle d’exercice pour elle aussi, puisque la vie de Patrick Chesnais a gambadé sur foule de chemins. Une fille avec Josiane, mais aussi deux fils hors mariage. Une situation abordée du bout de la plume en fin d’ouvrage, avec beaucoup de pudeur.

A l’oral, les mots sortent doucement eux aussi: «Je confirme, c’est une acrobatie de tous les instants pendant des années et des années. C’est comme ça. Pourquoi, je n’en sais rien, mais ça a existé, et je suis toujours revenu à la femme de ma vie. La vie est un kaléidoscope, même si je n’aime pas ce mot, il n’est pas très heureux.» D’autres viendront sans doute plus tard, pour nourrir d’autres livres. On n’a pas encore tout appris de la vie de Patrick Chesnais.


Profil

1947 Naissance à La Garenne-Colombes, dans les Hauts-de-Seine.

1968 Premier prix du Conservatoire de Paris.

1989 César du meilleur acteur pour un second rôle avec «La Lectrice», de Michel Deville:

2005 «Je ne suis pas là pour être aimé», de Stéphane Brizé, nomination au César du meilleur acteur pour 2006:

2007 Fonde l’association Ferdinand, pour lutter contre l’alcool au volant.

2020 «La vie est belle, je me tue à vous le dire».


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