Le temps d'un café

Patrick Deville, écrire pour célébrer l’étonnement d’être vivant

Septième roman «sans fiction mais pas sans invention» du projet «Abracadabra», «Amazonia» explore les rapports de filiation le temps d’une navigation fluviale

Les hôtels sont les maisons de Patrick Deville. Comme tous les voyageurs, il affectionne ces havres où poser ses bagages, laisser ses livres pour les retrouver au prochain périple. Il va jusqu’à en noter le numéro de la chambre ou de la cabine. Dans Amazonia, l’hôtel Gloria, à Rio, aujourd’hui disparu, au bar duquel Bernanos et Caillois buvaient des verres, reçoit son hommage posthume. C’est dans un lieu moins exotique qu’on rencontre l’auteur, un hôtel lausannois où cet ami de la Suisse a ses habitudes car on peut rouler et fumer ses clopes dans le patio. Il a une heure devant lui avant de retrouver Paris et Saint-Nazaire, deux points fixes de sa vie errante.

Patrick Deville est venu présenter aux libraires le septième volume du projet Abracadabra qui devrait en compter douze. «Dans mon enfance, j’ai été doublement prisonnier, d’un asile psychiatrique que dirigeait mon père et d’une coquille de plâtre qui devait réparer une malformation de la hanche en m’immobilisant. Curieusement, mon père m’a offert l’histoire d’un petit garçon qui se déplaçait en tapis volant grâce à ce mot magique plein de «a». Pour moi, l’image même de la liberté et du mouvement!»

Le livre le plus intime

Pura Vida, paru en 2004, inaugurait la série des «romans sans fiction». «Mais pas sans invention», précise le voyageur, qui ajoute «et ils ne sont pas faits au moule, ce n’est pas Harry Potter, on peut les lire indépendamment les uns des autres et dans n’importe quel ordre. C’est toujours le même narrateur, tous les lieux sont réels et les personnages reviennent souvent. Ils disent l’étonnement d’être vivant.»

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Abracadabra est un alliage de récits subjectifs, de documents, de portraits qui s’enchaînent et qui finissent par former un tour du monde. Pura Vida explorait l’histoire des petits Etats d’Amérique centrale, Equatoria traversait l’Afrique d’ouest en est, Kampuchéa abordait l’Asie par le Cambodge, Peste et Choléra suivait le savant Alexandre Yersin en Indochine, Taba-Taba découvrait la mémoire familiale et le paysage français sur plus de deux siècles. «Mon livre le plus intime. Je peux dire à l’extrême droite que je suis un Français de souche», se vante l’auteur en riant et ajoute: «Je me sens bien partout, je n’ai pas de lieu d’élection. Je rêve en espagnol, mais j’envie ceux qui sont capables d’écrire dans une langue qui n’est pas la leur – Conrad, Beckett, Nabokov. Moi, je n’ai que le français et je suis le porteur d’une histoire que je n’ai pas choisie mais qui m’a fait.»

Amazonia, en retournant vers l’Amérique latine, boucle ou recommence un tour du monde, il reste encore cinq livres pour clore Abracadabra. Ce dernier, comme les précédents, grouille de personnages d’explorateurs, d’utopistes, de marchands, de savants, d’écrivains. C’est une remontée de l’Amazone vers Iquitos, à la recherche de la vie sauvage en disparition et des traces du passé.

Mettre son lien à l’épreuve

Le voyage présente aussi une dimension plus personnelle. «Le travail sur les archives familiales m’a poussé à m’interroger sur mes propres liens. Les relations père-fils m’intéressent depuis longtemps: Malcolm Lowry et son père, Jonas Savimbi et le sien, Kipling et son fils qu’il a tué avec son putain de poème, Tu seras un homme… Qu’est-ce qui s’hérite, qu’est-ce qui agace ou émeut, ressemble ou diffère: les chats ne font pas des chiens. Les relations familiales changent si vite aujourd’hui que bientôt il faudra une note en bas de page pour expliquer ce que signifie «père-fils»! Le mien de fils, Pierre, est un adulte qui a passé 30 ans et qui, après dix ans de papillonnage entre musique et photographie, a repris des études d’archéologie. Nous avons décidé de mettre notre lien à l’épreuve en partageant une cabine de bateau sur le fleuve Amazone! On nous a mis en garde. On a fait quelques exercices, dans un chalet à Chamonix, au Brésil… Je m’étais engagé à lui soumettre le texte, il avait un veto absolu.»

Amazonia ne cache pas les moments de crise, mais au bout du voyage, les deux chats se sont bien supportés, malgré la promiscuité de la cabine, les moustiques, la chaleur: «Nos rapports ont changé, ils sont devenus plus riches et plus forts.»

L’optimisme face à la catastrophe

Si les premiers livres traitaient des révolutions, celle réussie des sandinistes ou celle, atroce, des Khmers rouges, pour Deville, «le problème ne se résoudra plus par la prise d’armes ni par la politique, ni par l’aide au développement, cette grande arnaque colonialiste. Devant la catastrophe écologique, démographique, économique, il n’y a plus d’autre issue que le développement technologique et scientifique. Il n’y a pas de retour en arrière possible, trop tard pour une décroissance à la Thoreau, pour construire des cabanes dans les bois. Pourquoi planter des haricots au-dessus de fûts de déchets atomiques étiquetés «à ne pas ouvrir avant deux millions d’années»? Dans cinquante ans, il n’y aura plus d’animaux sauvages sans une puce pour les géolocaliser. Mais il faut rester optimiste, c’est un impératif catégorique, sinon on ne fait rien.»

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Avant de concevoir Abracadabra, Patrick Deville a publié chez Minuit cinq brefs romans minimalistes et formalistes, réédités en un volume. «Le passage peut paraître brutal. J’ai décidé de changer en 2000, à la mort de Jérôme Lindon, le directeur des Editions de Minuit. Avec le siècle, quelque chose finissait. Mais j’ai mis longtemps à trouver une nouvelle forme. La littérature n’est que ça: une question de forme.»

Dans ses «romans sans fiction», on trouve le goût des coïncidences, des hasards, des simultanéités: «On peut dire que depuis 1860, tous les événements historiques à travers le monde sont connectés. C’est proprement «abracadantesque». C’est vrai aussi au niveau individuel, ainsi quand je reçois à Rio la lettre d’un vulcanologue qui corrige mes délires sur la dérive des continents entre l’Afrique et l’Amérique, publiés dans un autre livre.»

Dates incontournables

L’année de Patrick Deville est rituellement ponctuée de trois dates. «Le 21 février, c’est la date de l’assassinat du révolutionnaire Sandino au Nicaragua, en 1938, et celle de la mort de la centenaire Jeanne Calment, en 1997, pour moi, des marqueurs d’époque. Ce jour-là, où que je sois, je me couche dans le noir et je fais le point sur le projet Abracadabra. Le 1er janvier et le 15 août, je médite sur les faits de ma vie non littéraire.»

Cette vie est-elle jamais «non littéraire»? A côté de son travail d’écriture, Patrick Deville dirige la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET) à Saint-Nazaire, y organise séjours et rencontres, publie une revue. Son amie, la Suissesse Véronique Yersin, descendante de l’Alexandre Yersin vainqueur de la peste, a créé la belle maison d’édition Macula où elle publie cette rentrée Le Grand Burundun-Burunda est mort, du Colombien Jorge Zalamea, un pamphlet poétique d’une grande violence qu’elle a traduit et que Deville a préfacé. En Amérique latine, il a créé un prix littéraire pour les jeunes auteurs.

Le «lecteur idéal»

Et quand il n’écrit pas ses «romans sans fiction», il adresse à ses amis des textes dont quelques-uns figurent dans un petit recueil, L’Etrange Fraternité des lecteurs solitaires. Il y en a pour Pierre Michon, pour Rainer Michael Mason, pour celle qu’il appelle Yersin, pour un spécialiste de la littérature mexicaine et pour un inconnu, ouvrier vigneron, qui fait partie des cinq ou six personnes qui composent son «lecteur idéal, intransigeant et complice», pour lequel il écrit.


Roman, Patrick Deville «Amazonia» - Seuil/Fiction & Cie, 304 p.

«L’Etrange Fraternité des lecteurs solitaires» Seuil/Fiction & Cie, 64 p.


 

 

 

Profil 

1957 Naissance à Saint-Brevin-les-Pins

1975 Etudes de littérature française et comparée à Nantes
Pendant les années 1980 et 1990, nombreux postes et résidences
dans les pays du Golfe et en Amérique latine

1987 «Cordon-bleu», son premier roman, paraît chez Minuit. Quatre autres suivront.

2001 Prend la direction de la MEET à Saint-Nazaire

2004 «Pura Vida», premier volume du projet «Abracadabra», Seuil/coll. Fiction & Cie comme tous les suivants

2006 «La Tentation des armes à feu», hors «Abracadabra»

2012 «Peste et Choléra» reçoit le Prix Femina

2014 «Sic Transit» regroupe «Pura Vida», «Equatoria» et «Kampuchéa»

2017 Minuit regroupe les cinq romans publiés chez eux, coll. Points Signatures

2019 «Amazonia»


Expresso

Où écrivez-vous?

Partout. Parfois sur place, au Cambodge pour Kampuchéa, dans un chalet du Valais pour le livre «français» Taba-Taba, ou entre Paris et Saint-Nazaire pour Amazonia.

Quand écrivez-vous?

Le rythme de l’édition détermine celui de l’écriture. Mes livres sortent à la rentrée de septembre, je rends le manuscrit le 1er mars, je commence donc le 1er janvier et pendant trois mois, j’écris brutalement. Mais là derrière, il y a des années de recherches, des mois de construction.

Que lisez-vous en ce moment?

Depuis un an, j’avale de la documentation sur la Polynésie pour le prochain livre. En ce moment, je lis la correspondance de Segalen, qui est passionnante. Et aussi Claude Farrère, sur Tahiti. Mon problème: comment éviter de me trimballer avec toute une bibliothèque! J’aime lire sur papier!

Quels sont les livres qui vous nourrissent?

Des auteurs «planétaires» comme Jules Verne ou Graham Greene, Conrad aussi qui revient souvent dans mes livres. Pour Taba-Taba, Proust, Chateaubriand, les auteurs français. C’est très lié à mes travaux.

Pourquoi écrivez-vous?

Je ne fais que lire et écrire, «indémerdablement» liés.


Rencontres

Patrick Deville est invité au Livre sur les quais à Morges, du 6 au 8 septembre

Le 9 septembre à 19h, il présente «Le Grand Burundun-Burunda est mort» à la librairie L’Albatros à Genève

Le 10, il présente «Amazonia» en dialogue avec Matthieu Mégevand à la librairie Le Rameau d’Or à Genève, à 18h30.

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