Genre: roman
Qui ? Patrick Deville
Titre: Kampuchéa
Chez qui ? Seuil, Fiction & Cie, 260 p.

Après avoir publié cinq romans subtils et raffinés aux Editions de Minuit, Patrick Deville a senti l’air du large et pris la route d’ouest en est. Quatre livres témoignent de son périple: en 2004, Pura Vida parcourait l’Amérique latine des révolutions, des utopies et de leur échec, sur les traces d’un aventurier, William Walker et de beaucoup d’autres rêveurs plus ou moins dangereux. La Tentation des armes à feu (2006) complétait cette galerie de fous prêts à brûler des cervelles, celles des autres et la leur. Avec Equatoria (2009), le narrateur traversait d’Amérique en Afrique, suivant cette fois Savorgnan de Brazza, passant de São Tomé en Angola, croisant Stanley et Livingstone, Céline et Pierre Loti. Ce dernier fait aussi une apparition dans Kampuchéa, le temps, pour le voyageur, de lui donner des nouvelles de cette Indochine qu’il a quittée en 1901.

Car ce quatrième épisode est, comme les autres, saturé de références littéraires. Mais si finement tissées dans le texte qu’elles ne l’alourdissent pas, bien au contraire, elles lui accordent un tombé particulièrement élégant. Malraux est là, bien sûr, dès l’exergue. «Il n’y a qu’une seule «perversion sexuelle» comme disent les imbéciles: c’est le développement de l’imagination, l’inaptitude à l’assouvissement.» C’est Perken qui le dit, dans La Voie royale, le vieil aventurier danois, dont le fantôme traverse le livre à plusieurs reprises. Imaginatif et inassouvi, le narrateur de Kampuchéa l’est aussi. Un voyageur un peu fatigué qui roule sa bosse à travers le monde, au fond des bars, sur des rafiots déglingués, à la table d’aventuriers douteux. Il lit la presse locale, observe les passants, engrange des impressions – d’Amérique, d’Afrique, cette fois d’Asie – pour les distiller en ce qu’il appelle des romans, alliages de reportages, d’allers et retours dans l’Histoire et de carnets de voyage personnels.

Kampuchéa, donc: c’est le nom que porta le Cambodge entre 1975 et 1979, sous le régime des Khmers rouges, assorti de l’adjectif «démocratique», avant de devenir, de 1979 à 1989, la République populaire du Kampuchéa. Au début de son récit, le voyageur pose son sac chez un vieil aviateur qui ressemble à Perken. C’est en Thaïlande, pays qui, lui aussi, faisait partie de l’Indochine avant d’accéder à l’indépendance. Au loin, les montagnes birmanes. Bangkok est secoué d’émeutes, on est en 2010. Le Bangkok Post («the newspaper you can trust») donne des nouvelles du procès de Douch, un des Khmers rouges, qui suit son cours. Tout comme suivent le leur, à Lima, celui du président Fujimori, à Arusha, celui des Rwandais et à La Haye, celui des généraux croates, souligne le voyageur, qui aime jeter des ponts dans le temps et dans l’espace. Près de deux millions de morts: un des pires massacres du siècle, imputé à de petits vieux à l’air de sages ou de fonctionnaires qui citent Vigny dans le texte: les échos de ces exactions se mêlent à des évocations du passé colonial.

Le pendant de William Walker et de Brazza, ici, est le savant Henri Mouhot (1826-1860), un entomologiste qui, le premier, saisit l’importance des ruines d’Angkor, alors mangées par la végétation, envahies de singes. Une figure d’une telle envergure que le narrateur mesure les événements avant et après HM. Le voyageur, lui, rejoint le Cambodge par voie fluviale, pistes et chemins de traverse.

On apprend beaucoup, dans Kampuchéa, sur l’idéologie des Khmers rouges, sur leur adversaire, le roi Norodom Sihanouk, mais de façon oblique (qui demande, si on connaît mal ce pan d’histoire contemporaine, un peu de recherches annexes). On rencontre des figures anonymes et attachantes et des célébrités – Graham Greene, l’acteur David Carradine, Malraux, toujours, et Pierre Loti qui, déjà, avait prévu l’échec des colonies. Peut-être à cause de l’atmosphère du procès, particulièrement accablante, on ne retrouve pas intacts dans ce quatrième volume, pourtant toujours bien construit et élégamment écrit, les moments de «pura vida», de jubilation, de satori, qui éclairaient les premiers.

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Arthur Rimbaud

«Mauvais sang» (extrait)

Cité dans «Kampuchéa» à propos de Pol Pot

«Je reviendrai, avecdes membres de fer,la peau sombre,l’œil furieux: sur mon masque, on me jugera d’une race forte»