Les romans de Patrick Deville doivent un peu au hasard et énormément à son travail d’enquête. Il passe le plus clair de son temps à compulser des archives, à lire des livres et des documents, à se replonger dans de vieux journaux, mais aussi à voyager aux quatre coins de la planète selon des itinéraires déterminés par les personnages qui l’intéressent. C’est ainsi qu’il a suivi Alexandre Yersin, le découvrant avec d’autres pasteuriens, dans ses carnets et ses correspondances déposées à l’Institut Pasteur à Paris, puis marchant sur ses traces à Morges et même à Lonay – où sa sœur installa jadis un poulailler modèle; puis en Allemagne, à Paris et enfin au Vietnam, de Saigon à Dalat en passant par Nha Trang.

Samedi Culturel: Pour enquêter sur Alexandre Yersin, vous êtes remonté aux origines, à Morges. Qu’y avez-vous appris?

Patrick Deville: Rien. Morges en elle-même ne m’a rien appris. Il n’y a qu’une petite rue Yersin… Mais tout de même: c’est une ville au bord de l’eau. Et Yersin a toujours vécu au bord de l’eau. Il a grandi au bord de l’eau, douce, certes. Mais ce lac, ce n’est pas rien! Il est tellement grand à cet endroit qu’on dirait presque la mer. Nha Trang, où Yersin se fixe, est au bord de la mer. Et à 26 ans, lorsque Yersin voit la mer pour la première fois, c’est un éblouissement. C’est un médecin brillant. Il a un doctorat sur la tuberculose. Il travaille à l’Institut Pasteur. Mais dès qu’il voit la mer, il ne veut plus entendre parler de rien: il veut la mer.

Yersin, outre ses correspondances amicales et scientifiques avec d’autres pasteuriens, a toute sa vie écrit à Morges…

Les archivistes de l’Institut Pasteur sont formidables. Ils sont conservateurs, mais traquent aussi des correspondances. Si on découvre dans un grenier un carton de lettres où il est écrit partout «Pasteur», ils se déplacent pour le récupérer. La correspondance de Yersin avec sa famille – Fanny, sa mère qui meurt en 1905, et sa sœur Emilie, qui meurt en 1932 – est arrivée à l’Institut bien après la mort de Yersin, retrouvée chez des descendants qui, de manière miraculeuse, avaient tout conservé.

Le fait que Yersin, bien que naturalisé français, soit né Suisse vous a-t-il intéressé?

Il devient Français, mais il demeure Suisse. C’est clair dans sa correspondance. Il a cet avantage d’être Suisse mais bilingue. A la différence de la plupart des Français, il sait que les Allemands ne sont pas seulement des monstres sanguinaires. A la différence des Allemands, il sait que les Français ne sont pas seulement des emmerdeurs bavards et pas sérieux (rires). L’Institut d’hygiène de Koch, il connaît. L’Institut Pasteur, il connaît. Il a toujours un regard extérieur sur les querelles entre l’Allemagne et la France. Son passeport français n’a rien d’un choix idéologique: la loi de l’époque exigeait la naturalisation pour l’exercice de la médecine. C’est une formalité. D’ailleurs, le fait qu’il soit Suisse plutôt que Français a aussi aidé les Vietnamiens à en faire un héros après les guerres d’indépendance, même si Pasteur est lui aussi un héros au Vietnam.

Dans quel style écrit Yersin?

J’ai beaucoup de goût pour la langue des pasteuriens. Tous ces hommes n’ont pas le style flamboyant de Michelet, mais ce sont des scientifiques qui utilisent la langue d’une manière remarquable. Ils avaient reçu un enseignement classique. Ils savaient dessiner, écrire sans effort. Yersin a écrit des textes scientifiques – j’en cite un peu parce que ça ressemble à de la poésie surréaliste –, mais dans ses lettres, écrites au fil de la plume, destinées à n’être lues qu’une fois par sa mère ou sa sœur, sa syntaxe est admirable.

Vous dites à un moment donné que votre livre n’aurait pas plu à Yersin. Et vous ajoutez: «De quoi je me mêle»…

«De quoi je me mêle», parce que c’est ça l’écriture des vies. J’ai un côté perceur de sarcophages, pilleur de tombes post mortem. Il est très difficile d’effacer ses traces. Yersin n’a pas cherché à le faire, mais l’aurait-il voulu… Il était quand même assez tranquille, assez oublié. Une petite rue à Morges, une place dans le XIIIe à Paris, très loin de l’Institut Pasteur, et puis, il meurt en pleine Seconde Guerre mondiale. On a autre chose à faire que de s’occuper de Yersin! La postérité, la sienne comme la nôtre, ne nous appartient pas. On ne peut plus se défendre. Et si mon livre est admiratif, il est aussi un peu irrévérencieux. Il y a les vies, et puis il y a ce qui se passe, après les vies…

Dans la vôtre de vie, il n’y a pas que celle de Yersin. C’est la grande affaire de vos livres, les vies?

Je traîne, en effet, une petite bande qui reste dans mes livres. Il y a des fils rouges. Pour les Français, le point d’ancrage c’est l’Ecole navale de Brest. Savorgnan de Brazza, Julien Viaud, qui deviendra Pierre Loti, en étaient pensionnaires, comme Francis Garnier, le premier à avoir remonté le Mékong, ainsi qu’Auguste Pavie, l’explorateur du Laos, avec qui a travaillé Yersin. Sans oublier Albert Calmette, le pasteurien, qui lui aussi a fait cette école. Les pasteuriens, je les ai rencontrés partout dans mes recherches. Albert Calmette par exemple a retrouvé Savorgnan de Brazza à Libreville au Gabon lors d’une mission médicale. Je traîne donc cette bande en travaillant sur plusieurs livres à la fois. Ce sont des projets longs. Des noms clignotent – Yersin apparaît deux fois dans Kampuchéa (Seuil, 2010) – qui annoncent la suite. Certains personnages passent très vite dans mes livres, mais je sais moi qu’un jour ils vont sortir des pages et passer au premier plan. Ensuite, ils retournent dans l’ombre mais restent dans l’histoire. Mon image est un peu celle de l’arboriculteur. Il y a des arbres que je regarde pousser et, à un moment donné, je me dis, ça y est, il faut en abattre un. Et donc, je me mets à écrire. Je m’enferme dans une chambre d’hôtel très loin – au Vietnam pour Peste & Choléra – avec ma documentation, je me fixe un délai, et j’écris. Il m’a fallu deux mois pour ce livre-ci. De Saigon, j’ai envoyé un e-mail au Seuil en disant, voilà j’ai un livre, il fait tant de caractères.

Concrètement, comment ça se passe?

J’écris très vite. Par contre, mes recherches – des allers et retours entre le terrain et les bibliothèques – sont très longues. Je vis avec mes livres quelques années sans rien écrire. Je me l’interdis. On croit gagner du temps en écrivant. On en perd énormément. Pour Peste & Choléra, j’ai monté un partenariat avec l’Institut Pasteur parce que je voulais avoir accès à quelques milliers de lettres. A côté de cela, cela fait quatre ans que je vais en Asie. J’ai remonté le Mékong, sillonné toute cette zone le long de la Birmanie, le Vietnam, jusqu’à la frontière de Chine.

Un autre Suisse passe dans vos livres, c’est Cendrars…

Pour la sortie de Peste & Choléra , j’ai donné une conférence en trois points où j’ai rendu hommage à trois Suisses: Alexandre Yersin, Blaise Cendrars et Johann August Sutter, le héros de L’Or , un livre magnifique. Cendrars fait partie de ceux qui clignotent de livre en livre. Il sera un jour au premier plan.