Livres

Patrick Deville part sur les traces de son enfance

Après avoir parcouru les cinq continents, l’écrivain plonge dans le miroir des archives familiales et effectue le Tour de France d’un vieil enfant solitaire

Patrick Deville aime les projets fous, les perdants magnifiques, les canaux «qui rétrécissent la planète», les lignes ferroviaires déraisonnables, les utopies ensablées. Après cinq romans minimalistes publiés aux Editions de Minuit (regroupés désormais en un volume de la collection Points Seuil), il a élaboré un modèle efficace, un alliage d’archives, de citations, de choses vues et de rencontres. Il l’a éprouvé en explorant l’Amérique latine (Pura Vida, 2004; La Tentation des armes à feu, 2006, Viva, 2014), l’Afrique (Equatoria, 2009), le Cambodge (Kampuchea, 2011).

En 2012, Peste et Choléra suit les traces du savant suisse Alexandre Yersin et vaut à Deville le Prix Femina. A l’aube de la soixantaine, il fait un retour vers la France, vers son enfance, et part sur les traces de sa famille – une petite «tribu» de Français moyens, prise dans les guerres et les tourments de l’histoire.

Une atmosphère de folie généralisée

Matériau de base: les archives de Monne, sa grand-tante, qui sauva de l’oubli – dans quel but? – les témoins les plus modestes de l’histoire familiale – coupures de journaux, reçus, règlements, lettres et cartes postales. Un fil autobiographique traverse ces bribes de passé: digressions intimes, sauts de puce à travers le monde, sur les traces laissées par les Français, chambres d’hôtel avec leur numéro, qui pourraient à elles seules offrir matière à roman.

Taba-Taba commence par l’enfance, au Lazaret de Mindin, en face de Saint-Nazaire. Au début des années 1960, le père de Patrick Deville est administrateur de cet ancien lieu de quarantaine devenu hôpital psychiatrique. Le personnel côtoie ceux qu’on appelle les Pensionnaires, il semble y régner une atmosphère de folie généralisée.

Immobilisé dans une coquille de plâtre

L’enfant est atteint d’une malformation congénitale de la hanche qui le fait boiter. Une opération l’immobilise dans une coquille de plâtre pendant un an, de quoi nourrir un grand besoin d’évasion: «Par la suite, et pendant des décennies, j’avais voulu voyager comme un fou de crainte de retrouver l’immobilité avant d’avoir épuisé tous les lieux de l’atlas.» Le garçon a un ami, «un solitaire ténébreux» qui passe ses journées devant la porte monumentale, et se balance en psalmodiant Taba-Taba-Taba/Taba-Taba-Taba. Ce fou prophétique dont on ne sait rien (les archives du Lazaret ont disparu) traverse le livre jusqu’à la fin où l’auteur lui offre une sépulture à Madagascar, que sa mélopée évoque peut-être.

«Dieu marionnettiste»

Fantôme évadé d’une épopée coloniale, Taba-Taba n’est qu’une figure au milieu d’une foule de Français sauvés de l’anonymat. Parmi eux, en vedette, la famille de l’auteur, depuis une aïeule arrivée petite fille d’Egypte en 1862. L’arrière-grand-père Alexandre, instituteur dans la belle tradition de l’Ecole laïque et républicaine. Paul, qui traversa deux guerres et en revint «avec ses quatre pattes», professeur d’éducation physique. L’autre Paul, son fils, Monne, la fille, et la mère, effacée: séparés par l’exode, ils jurent de ne plus jamais se quitter. Paul, le fils, semble avoir eu de la peine à trouver sa place, à travers les déménagements, l’Occupation, la Résistance, avec ses rêves d’artiste et de saltimbanque.

Cette histoire française, Patrick Deville, «dieu marionnettiste», la retrace en refaisant le chemin de la «bande des quatre», au fil des résidences, par les petites routes, au volant d’une compagne fidèle, une vieille Passat – les voitures aussi sont des témoins du passage du temps. Sa démarche fait penser au magnifique essai de Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement, d’ailleurs cité au passage. Patrick Deville voyage en compagnie d’une bibliothèque, les citations nourrissent son livre – Victor Hugo, Cendrars, Proust, souvent, Rimbaud, forcément. Il aime les mots rares, le lexique précis des artisans – louchir, chancir…

Rencontre amoureuse tardive

«Obnubilé par les éphémérides, les coïncidences de dates et de lieux», il réunit dans un même paragraphe Savorgnan de Brazza, van Gogh et Gauguin, Yersin et Stevenson. Taba-Taba est aussi une déclaration à celle qu’il appelle «Yersin». Une rencontre amoureuse tardive avec Véronique Yersin, directrice des belles Editions Macula, dont la vie aventureuse croise et rejoint la sienne au fil des livres et des voyages.

Aujourd’hui, Patrick Deville anime la Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs (MEET) à Saint-Nazaire, en face de l’ancien Lazaret, d’où il part souvent arpenter le globe. Avec ce livre français ouvert sur le large, qui parfois s’enlise ou s’égare un peu dans les listes et les noms, il boucle la boucle: «Comme chaque fois depuis mai dernier, après avoir plongé dans le passé de la France comme au fond de la mer en apnée, je remontais m’asseoir sur la grève d’une chambre d’hôtel lointaine, tentais de retrouver mon souffle et un point de vue satellitaire, de voir tout ça de loin, d’éviter la myopie du gallocentrisme.» Un mal qui ne semble pas le menacer.


Patrick Deville, «Taba-Taba», Seuil, 434 p.

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