«Mort à la mort!» C’est le 20 janvier 1977 qu’a vraiment été condamnée la guillotine. Robert Badinter venait de plaider contre «le prolongement lucide de l’horreur» à la faveur du procès de Patrick Henry, devant la Cour d’assises de l’Aube. Trente-trois ans plus tard au Musée d’Orsay, et à son initiative, c’est comme une cerise bien rouge qu’on plante sur un gâteau. Pourquoi pas après tout une expo pour rappeler les têtes tombées, il y a si peu encore? Un peu de sang n’est jamais pour déplaire aux foules.

Je couvrais à Troyes pour 24 heures le procès du pâle assassin d’un petit garçon de 7 ans. Dans les rues avoisinant le tribunal, la foule haineuse criait: «A mort!» Les avocats de la ville avaient refusé de défendre l’accusé. Un bâtonnier du département voisin s’était dévoué, de même que, sachant bénéficier d’une audience nationale, Robert Badinter, abolitionniste proclamé.

Pendant les quatre jours du procès, j’ai eu tout loisir d’observer ce garçon de 24 ans, bien peigné, bien mis, bien poli. Badinter se taisait, abandonnant littéralement son client postiche aux soins de son confrère. Son heure viendrait plus tard.

Patrick Henry avait enlevé sa victime pour réclamer une rançon. Il l’avait caché, nourri, peut-être même endormi avec du vin et des barbituriques puis, le garçonnet s’agitant, il l’avait étranglé avec un foulard. «Sur une impulsion», prétendait-il. «Avec préméditation, et une cordelette», répliquait l’accusation. Rendu vivant contre un million de nouveaux francs, c’est sûr, l’enfant aurait identifié son ravisseur. Tout d’avance condamnait ce dernier à la peine capitale.

Par moments, comme dans ce jeu où pour amuser les enfants on simule avoir un doigt coupé en deux, j’avais l’illusion de voir la tête de Patrick Henry se séparer de son corps. Se tourner vers Badinter et implorer son aide. L’avocat ne regardait même pas le futur exécuté, ni cette tête dont on dit qu’elle vit un moment encore après la chute de la lame biseautée, avec l’expression de l’indicible dans les yeux du supplicié.

Un stupéfiant verdict

L’avocat était présent à Troyes pour une cause supérieure. Il n’avait cure de l’accusé. Il l’assassina même un peu au passage: «Démarche monstrueuse, insensibilité formidable, bon pour l’exécution…» On n’est guère habitué, en Suisse, aux sublimes effets de manches. En France, c’est la norme. Et ce jour-là Robert Badinter dépassa tous les records d’éloquence, d’effets de voix subtils, de fulgurances, d’évocations insoutenables pour condamner ce crime d’Etat qu’est la peine de mort. Il suffisait de cinq voix sur douze – une «minorité de faveur» – pour qu’Henry sauve sa tête. Ce fut, stupéfiant verdict, la perpétuité.

Robert Badinter évoquait l’autre jour sur une radio française la «fascination» qu’éprouvent les foules pour le criminel. «Le héros criminel», disait-il. Si ce fut vrai sans doute au temps des récits oraux et des feuilletons populaires qui stimulaient l’imaginaire, le public d’aujourd’hui est plus averti: il sait que les tueurs des films et des séries télévisées sont fictionnels, ce qui absout de s’en divertir.

A l’inverse le criminel ordinaire, quoi qu’en ait dit le célèbre avocat, ne suscite que la répulsion. Ne serait-ce que par la médiocrité usuelle de sa personne, de ses mobiles, de ses misérables passions relatées par la chronique. Me Badinter ne prétendrait pas le contraire, eût-il jeté un seul regard à son client rescapé malgré lui du couperet fatal. Mais le succès d’une exposition parisienne vaut bien un détour par la légende.