Dans les années 1970, ce jeune homme allé vivre son rêve à Paris puis aux Amériques rendait les jeunes adolescentes dingues de lui – et certains garçons aussi, puisqu’il cultivait, comme d’autres, l’ambiguïté de genre: aussi bien maquillé que David Bowie, le timbre haut perché, l’attitude pattes d’éph’ et cheveux longs impeccablement peignés comme une armure contre les bleus au cœur.

Les Bleus au cœur, c’est précisément le titre de son autobiographie, imparfaite et un peu maladroite, mais très sincère, sortie chez Flammarion en 2005. Rédigée plus de trente ans après Je vais me marier, Marie, qui a représenté la Suisse à l’Eurovision en 1973, sur un texte de Pierre Delanoë. Chanson d’un garçon fragile, qui s’assumait sans doute mal, d'abord mannequin. Fine silhouette qui démarre dans la musique en chantant de la variété en français et en anglais puis du disco durant la seconde partie des années 1970 jusqu'en 1982, registre dans lequel il a connu un succès phénoménal.

Une prestation marquante de 1973 à Genève:

C’était aussi l'auteur de La Musica, qui le lance à l’aube de ces seventies où régnaient Mike Brant et Michel Delpech. Et aussi – pardonnez du peu – du Lundi au soleil de Claude François. Avec Véronique Sanson, Jean-Michel Jarre et Alain Chamfort, il fait partie d'une génération qui tranche avec les yéyés.

Un billet de blog: Où sont les Femmes ?

La nuit, l'excès

Un destin. Des heures de gloire, et puis la descente aux enfers, dans un «penchant avéré pour la nuit et ses excès», lignes de coke et cocktails diaboliques, flirt avec le sida et tant d’autres calamités.

Mais «j’ai eu la chance unique de vendre des millions de disques, écrit-il, de remplir des salles de concert avec des shows flamboyants, […] de tutoyer les plus grandes stars, de conquérir l’Amérique. Avant de tout perdre et de renaître de mes cendres», tel un phénix hantant les plateaux télé nostalgiques et les croisières musicales estampillés Age tendre et tête de bois.

Une rencontre en 2000:  Vie, disparition et renaissance de Patrick Juvet, idole définitive du disco

Assimilé en Hexagone

Tellement star au point que beaucoup d’Hexagonaux l’ont «assimilé» comme trésor national dans la veine de Salut les copains. Mais non, il était Suisse, absolument pas Français – son accent vaudois à couper au couteau trahissait clairement ses origines – et n'avait pas du tout la grosse tête. Suisse de La Tour-de-Peilz, à deux pas de Montreux, dont il incarnait cet esprit de fête qui a aussi marqué l’ère disco et ses nuits endiablées: il faut pour cela réécouter l’irrésistible Lady Night, moins connu mais plus original qu’Où sont les femmes?. Patrick a été Patriiiick bien avant un autre.

Ne pas oublier non plus qu’il a traduit le Only Women Bleed d'Alice Cooper dans son formidable J'ai peur de la nuit.

«Tous les matins tu rends les gens heureux»

Il était de bon ton, chez les intellectuels, de se moquer de ce compositeur hors pair mais trop vite qualifié de «chanteur à minettes», qu’Eddie Barclay a su repérer au moment où il le fallait, presque arraché aux bras de sa mère qui était son idole.

Il faut danser, maintenant, c’est sans doute ce qu’il aurait aimé qu’on fasse autour de sa dépouille. «Tous les matins tu rends les gens heureux avant le travail», lui avait dit une fois son amie et agente Florence Albouker. Plus précisément: «Tu es le grand soleil qui brûle en permanence.»