Patrick Lapeyre. L'Homme-sœur. P. O. L, 280 p.

Avec six livres publiés en vingt ans, on ne peut pas dire que Patrick Lapeyre encombre les rayons des librairies. Cet excellent auteur ne fait guère parler de lui, pas plus qu'il ne s'étend sur sa biographie: «Patrick Lapeyre est né en juin 1949 à Paris. Il est enseignant», voilà tout ce qu'il concède sur le site de son éditeur P. O. L. On se souvient avec un vif plaisir de son quatrième roman, Welcome to Paris (1994), récit burlesque, plein de charme et de drôlerie, qui évoquait la rencontre improbable d'un couple d'Américains bohèmes et d'un chauffeur de taxi parisien. En 1998, Sissy, c'est moi révélait un portraitiste délicat qui retraçait par petites touches le destin contrarié d'une ingénue obèse. Dans L'Homme-sœur, histoire d'un amour incestueux, on retrouve le même tour d'esprit original, la même légèreté de l'écriture et un dispositif narratif semblable, fait de courts chapitres aux titres à la fois précis et allusifs.

Cela commence par l'après-midi d'été où l'obsession incestueuse du personnage principal s'est jadis cristallisée, et cela se termine par la confusion d'un quidam qui le prend pour sa sœur… Nommé Cooper, ce personnage ressemble au Turgot de Welcome in Paris, qui cloisonnait ses relations pour mieux protéger son intimité. «Lisse, souriant et impersonnel», Cooper traverse ainsi la vie dans «un brouillard d'anonymat» en attendant que sa sœur Louise revienne des Etats-Unis, d'où elle lui envoie de temps à autre un signe qui le maintient en vie. Tel un agent double ou le personnage d'un conte, Cooper tait son secret à ses rares amis et à ses collègues de la banque, qui le prennent pour un raseur inoffensif ou un cachottier bizarre. Frugal, il ne s'octroie que de rares plaisirs (piano, cigare) et ne dévie pas de son attente solitaire, malgré quelques tentatives de rencontres féminines vouées à l'échec.

Tout cela peut paraître ennuyeux, pitoyable, voire morbide: il n'en est rien, par la grâce d'un humour discrètement décalé, qui évite les pièges de la psychologie et s'accommode du pire avec philosophie. Tandis que Cooper s'astreint à sa monomanie avec le stoïcisme d'un athlète de compétition (il en est selon ses calculs à 1210 jours d'attente), sa sœur Louise continue de multiplier outre-Atlantique les aventures calamiteuses, côté cœur et côté travail (elle est photographe). Justement, ça ne va pas très fort quand elle lui envoie un mail, signé La Mélancolie du Pacifique, avant de lui annoncer une surprise.

Ce n'est toutefois pas elle, mais son amie Robine qui débarque à Paris. Cooper ne tarde pas à s'en éprendre, à sa manière exaltée mais silencieuse, comme d'un double de sa sœur; tandis que Robine observe un black-out complet sur sa vie privée, il s'enferme dans un cocon de bonheur tacite. Résultat: elle s'en va sous ses yeux au bras d'un autre et il se retrouve «seul comme un grand, avec son amour timoré, jamais partagé. (Si la vie est un banquet, on peut être sûr que Cooper s'en ira la faim au ventre.)»

L'après-Robine marque le début de la descente aux enfers de Cooper, qui sombre dans la dépression. Il faut dire qu'il a pour cela de solides raisons personnelles et familiales, sa mère, une institutrice désyndicalisée, ayant fini ses jours en robe de chambre à boire du vermouth devant sa télévision allumée, entre deux hospitalisations pour neurasthénie. Le cas de Cooper est d'autant plus grave qu'il accepte son sort sans protester: «Il a eu l'attente, l'innocence de l'attente; il aura l'angoisse.» Louise reviendra, bien sûr, mais trop tard. Et la dernière photo que Cooper recevra d'elle, après sa fuite cette fois définitive, aura pour légende: «Louise du désert. 2003.»