Avec Claude-Inga Barbey, il est, depuis plus de dix ans, Roger, le mari démissionnaire de Bergamote, génial portrait de couple au parfum parfois amer. Avec Jean-Charles Simon, provocateur attitré de RSR-La Première, il joue le clown blanc, maladroit, dans Aqua-Concert. Et seul? Que vaut Patrick Lapp en solitaire? Les fans peuvent souffler: dans L'Enseigneur, au Théâtre Boulimie, à Lausanne, le mari de la pharmacienne de Rolle a la dimension d'un tragique. Sans le coffre qui décoiffe, mais avec, au coin de l'œil, ce plissement complice qui raconte les vraies baffes. D'ailleurs, face à ce personnage de prof cassé, le public rit d'abord, puis ne rit plus. Sûr que des larmes accueillent même le coup de fil final...

Œil mort, poitrine affalée

«Instituteur, c'est le plus beau métier du monde», dit Jean-Pierre Dopagne, l'auteur de L'Enseigneur. Encore faut-il exercer cette profession avec passion et dans de bonnes conditions. Autrement dit, une flamme au départ et le foyer qui l'entretient... Le rêve, quoi, pas la réalité. Car dans la réalité, poursuit l'écrivain belge, les collègues pensent plus parties de pêche et de poker que partitions littéraires. Et les étudiants «ont la poitrine affalée, le cheveu gras et l'œil mort». Du coup, c'est la valse des béquilles pour ces enflammés d'un jour qui sont douchés toujours: alcool, tranquillisants, jeu et autres expédients: en forçant le trait, Dopagne dresse la liste de tout ce qui permet aux profs de «passer le temps». Sinon, c'est le geste qui tue, plusieurs fois. Et, sur la scène de Boulimie, ce type d'éclat jette un froid.

Froid, le qualificatif est souvent associé à Patrick Lapp. Froid, distant, distrait. Sans doute l'homme cotise-t-il plutôt du côté de l'absurde anglais que du trémolo latin. Mais, dans ce récit, la douceur l'emporte sur la froideur. En costume de velours brun, la soixantaine rassurante, le comédien dit la désillusion dans un sourire de reddition. Sous la direction de Martine Jeanneret, il alterne le regard pétillant de la jeune recrue avec le pas lourd du vaincu. La valse des collègues, aussi. René, le joyeux matheux-pêcheur ou la prof de gym Simone, baleine échouée devant la machine à café. Des respirations comiques bienvenues dans cette chronique aiguë où le maître d'école a perdu son crédit, son autorité et constate que la seule chose que désirent vraiment les élèves, c'est de «la tranquillité».

L'Enseigneur, au Théâtre Boulimie, à Lausanne, jusqu'au 10 mai. Tél. 021/312 97 00, http://www.theatreboulimie.com