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Patrick Modiano, chasseur d’ombres

Patrick Modiano écrit des romans en forme d’enquête sur le temps qui file. «L’Horizon» poursuit la traque dans les rues de Paris et Lausanne

Rue Bonaparte, à Paris. On note avec une émotion particulière l’adresse de ­Patrick Modiano, écrivain qui, depuis ­quarante ans, piste les processus de la mémoire. Ses romans sont peuplés de personnages flottants, sans famille, sans assise, qui s’accrochent aux noms de rues comme à des balises en pleine tempête; qui s’acharnent à noter dans des cahiers les avenues, les impasses, les boulevards, les passages empruntés pour se convaincre de la réalité d’existences enfuies. De Place de l’Etoile, Prix Roger Nimier 1968, à L’Horizon, qui paraît ces jours-ci, les adresses servent de phares dans la nuit des souvenirs.

Rue Bonaparte donc. Au premier étage. Un vrai premier étage, précise la maison d’édition. Au jour dit du rendez-vous avec le romancier, on se trompe. Qu’est-ce qu’un vrai premier étage? Se méfiant du premier, qui ne peut être vrai, on a filé au deuxième, qui n’est pas le bon. Et on a sonné chez un monsieur très âgé et surpris. «C’est compliqué», lance d’emblée ­Patrick Modiano en ouvrant la porte, empathique à l’extrême, confus voire un peu accablé par la mésaventure. Il est vrai que, dans ses livres, on peut se perdre dans un escalier comme dans une rue. S’effondrer, disparaître même, les très mauvais jours. Dans l’entrée de son appartement aux plafonds de cathédrale, Patrick Modiano a l’air d’envisager en une seconde toutes les possibilités d’égarement et de dissolution.

Lutter contre le chaos. De la ville, de l’enfance, de la vie. Patrick Modiano écrit depuis le cœur du typhon. En sort-il vraiment de cette zone kaléidoscopique qui lui donne ce calme apparent, cette légère distance, comme traversé par d’autres rythmes temporels? De roman en roman, chacun suivi par une large brassée de lecteurs, 100 000 en moyenne, il retourne puiser à ce feu lové dans les strates de l’enfance. Chaque livre ne représente qu’une porte d’entrée différente sur un même paysage sensoriel énigmatique, épuré, ramassé sur l’essentiel.

Dans son bureau, deux tables, des bibliothèques qui mangent les murs de quatre mètres de haut. Et un lit-divan rouge où l’on s’assoit tout au bord. Patrick Modiano cherche en parlant: «J’écris dans un demi-sommeil. Quand j’entame un roman, j’oublie les précédents. Je deviens amnésique. Avec le recul, je me sens un peu comme un peintre qui revient sans cesse sur la même toile.»

Jean Bosmans, le héros de L’Horizon, a 65 ans comme Patrick Modiano. Il recherche une femme aimée à 20 ans et perdue depuis. Le narrateur se fait enquêteur de ses propres souvenirs, historiographe de son passé, rassembleur de traces, preuves de la réalité d’une vie: inscription dans une boîte d’intérim, rendez-vous griffonné sur une ordonnance de médecin, photos d’identité. Patrick Modiano sonde sans cesse l’épaisseur du temps. «Cette fois-ci, il faut traverser quarante ans de vie. Plus on vieillit, plus cet arrière-fond de bribes visuelles, sonores, de conversations inabouties, de visages entraperçus, plus cette matière, sans suite, déconnectée, s’accroît. Et plus les temps se superposent. Plus les couches du millefeuille s’affinent. C’est cette porosité que j’essaye de traduire.»

D’où vient cette récurrence du narrateur-détective, de l’enquête, de l’énigme à percer qui donne à ses romans des allures de polars émotionnels?

«J’ai eu une enfance sans aucun tracé logique. Plus que le fait d’être malheureuse, c’est son aspect chaotique qui m’a marqué. J’étais livré à moi-même. Propulsé dans des lieux, confronté à des gens que je ne connaissais pas et que je ne comprenais pas. J’ai très vite pris le pli de me poser des questions. Qui sont ces gens? Que font-ils? Sans doute tout cela n’était-il pas aussi mystérieux que ce que je ressentais enfant. Plus on vit entouré d’énigmes, plus on ressent le besoin de s’accrocher aux bribes éparpillées ça et là. Et chacune de ces bribes ne fait que renforcer l’énigme. Un peu comme une forte lumière dans un coin accentue la pénombre alentour.»

L’enfance et l’adolescence. ­Patrick Modiano s’en est défait, en suffoquant presque, dans Un Pedigree (Gallimard, 2005), une autobiographie écrite dans ce même style qui fait la musique immédiatement reconnaissable de ses romans, d’une sobriété tranchante, aveuglante presque tant on écarquille les yeux parfois pour comprendre comment ces simples mots-là font sourdre autant d’émotions.

Un père d’origine juive italienne, trafiquant en tout genre à Paris, sous l’Occupation, «bizarre», mot fétiche de l’auteur qu’il prononce en faisant une grimace. Une mère d’Anvers, «jolie fille au cœur sec», comédienne et très absente. Enfant, Patrick Modiano et son petit frère Rudy sont placés chez des connaissances à Paris, à Biarritz. Après la mort du frère à l’âge de 10 ans, chagrin à vif (il dédiera ses huit premiers romans au disparu), le futur écrivain sera mis dans un pensionnat religieux à Annecy. «Ces années-là, je rendais visite à mon père à Genève et Lausanne où il s’employait à des affaires diverses. C’était les deux dernières années de la guerre d’Algérie. Je me souviens de cette atmosphère étrange de contrôle et de troubles qui régnait à Paris mais aussi à Genève dans les hôtels où l’on voyait des Algériens discuter le soir. Quelque chose fait que je dois retourner régulièrement à Genève, à Lausanne, aujourd’hui encore.»

Grand lecteur tous azimuts malgré la censure imposée par les pères, Patrick Modiano se voit vite écrivain. «Ecrire était un recours pour moi. Je n’avais pas fait d’études. Je n’avais pas de cercle familial, ni de centre de gravité. Je ne voyais pas quoi faire d’autre.» Sa mère et l’épouse de Raymond Queneau se fréquentent. L’écrivain prend ­Patrick Modiano sous son aile. «C’était par pure gentillesse de sa part. J’avais 14 ans. Il a dû sentir que j’étais livré à moi-même. Et être touché aussi par mes lectures assidues.» Raymond Queneau présentera le manuscrit de son premier roman à Gallimard en 1967. Place de l’Etoile se situe sous l’Occupation. «C’était un peu surprenant de voir un jeune homme de 23 ans écrire sur une telle période. Un peu déstabilisant aussi pour la génération précédente. Il faudra attendre un an avant que le livre soit imprimé.»

Comme ses personnages, ­Patrick Modiano a marché inlassablement dans Paris, dès 12 ans, connaisant là de rares bouffées de bonheur. Il ne le fait plus aujourd’hui. «Je n’ai plus besoin de retourner sur les lieux pour écrire. J’ai été impressionné au sens photographique du terme par des rues, des lumières, des sons, entre 12 et 25 ans. Je marchais toujours avec un sentiment de clandestinité, de danger. Je ne pouvais pas être là, dans ces quartiers, tout seul.»

Les phrases de Patrick Modiano paraissent avoir été trempées dans une solution spéciale, puis égouttées, essorées même, afin que chaque mot résonne et agisse. A l’os, les phrases ne comprennent ni adjectifs ni incidentes. L’écrivain écrit toujours à la main, pour garder une certaine distance, puis fait taper ses manuscrits, les corrige, les refait taper. Cinq à six allers-retours sont nécessaires parfois. «J’essaye de glisser des brèches de silence entre les phrases. De provoquer un écho de vibration à la fin de chacune d’elle. Comme en acupuncture, je pique à certains endroits précis pour que la sensation se propage. En tant que lecteur, j’aime les styles plus virtuoses et plus oratoires que le mien. Mais le risque alors est d’étouffer le ­lecteur, de l’étourdir. Je préfère suggérer les choses, en laissant des ombres. Au cinéma, l’œil se pose instinctivement vers les zones de pénombre pour mieux voir.»

A la question des maîtres qui auraient compté pour lui, Patrick Modiano aligne des noms de poètes. «Je suis sûr que si l’on pouvait radiographier mes romans, les rayons X tomberaient sur des vers d’Apollinaire ou de Maeterlinck. Ils m’échappent parfois sans que je m’en aperçoive.»

Une image, nette comme un film, déclenche l’écriture. «Je n’ai pas de plan. J’avance en me disant que je fais fausse route. La rêverie de départ retombe très vite. C’est ce qui est difficile avec l’écriture. Or il faut trouver le stimulant pour continuer. Un peu comme les acteurs qui doivent répéter trois fois une même scène d’amour. C’est compliqué, oui, compliqué.»

«Je n’ai plus besoin de me rendre sur les lieux»

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