Roman

Patrick Modiano, rêveur lucide

«Souvenirs dormants» évoque à la manière d’un songe d’autres romans de l’écrivain nobélisé en 2014, son enfance et ses obsessions. Un vertigineux tableau des correspondances, malgré sa ténuité

«Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. A mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique». Ce magnifique hommage au lecteur est tiré du discours de réception du Prix Nobel de littérature, prononcé par Patrick Modiano en décembre 2014, à Stockholm.

Trois ans plus tard, le romancier nous invite une nouvelle fois à la lecture d’un nouveau roman, dont il nous faudra encore décrypter les contours, les révéler peu à peu, les dessiner nous-mêmes, transformés en enquêteurs littéraires, chargés de reconstituer le dossier romanesque et partiel que nous soumet l’écrivain.

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Voici donc Souvenirs dormants, qui vient de paraître chez Gallimard, un roman dont on a le sentiment qu’il reprend et développe, et précise – sans pour autant les clarifier tout à fait –, des motifs de fictions précédentes et des thèmes autobiographiques. Posé sur le reste de l’œuvre, il agrandit quelques détails, en floute d’autres, se dépose sur la matière et les territoires que travaille Patrick Modiano, comme un filtre photographique. A la manière d’une chambre noire, ce roman-là semble aussi recueillir, sur le mode qui est le sien, les signaux de lumière qu’envoient à travers le temps les souvenirs de l’écrivain et ses livres d’avant.

Salles d’attente

Un homme raconte sa jeunesse et les femmes qu’il a croisées. Il en parle comme des énigmes à déchiffrer, comme d’une enquête à reprendre, comme d’un mystère dont il a peut-être une fois eu le fin mot, mais qu’il a, depuis, oublié. Le narrateur est en perpétuel transit dans sa propre ville et dans sa propre vie où passé et présent se confondent. «Depuis mon enfance, j’avais surpris tant de propos étranges derrière des portes entrebâillées, des murs trop minces de chambres d’hôtel, dans des cafés, des salles d’attente, des trains de nuit…»

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Le motif de l’«éternel retour» revient sans cesse, comme de juste. En écho à Dans le café de la jeunesse perdue, un roman de 2007 où le thème est décliné, mais aussi aux liens que Souvenirs dormants tisse avec des personnages d’autres romans, endormis jusqu’ici, peut-être. Pour le lecteur qui s’est plongé dans les livres de Modiano, Souvenirs dormants a quelque chose d’affolant. Il réveille de façon insistante et diffuse la mémoire de lectures antérieures. Un véritable «tableau des correspondances» – image qu’utilise l’écrivain pour décrire les fantômes qui, pour lui, peuplent Paris, comparant leur constellation aux plans de métro où s’allument les itinéraires de station en station.

«Paris pour moi, est semé de fantômes, aussi nombreux que les stations de métro et tous leurs points lumineux, quand il vous arrivait d’appuyer sur les boutons du tableau des correspondances»

Les personnages se répondent dans Paris, mais aussi, et surtout, d’un livre à l’autre. On y retrouve Ludo F., qui apparaît sous le nom de Ludo Fouquet dans Quartier perdu (1985). Il y occupe la même place, celle du mort, tué par une jeune femme dans un appartement… D’autres personnages surgissent du même récit lointain: les Hayward, «Roger Favart et sa femme aux taches de rousseur et aux yeux gris» – la phrase est toujours la même. D’autres, comme Geneviève Dalame ou un certain Schaposchnikoff, reviennent d’Accident nocturne (2003). Des Inconnues (1999) ou Un cirque passe (1992) fournissent aussi des silhouettes vaguement familières, achevant de bâtir cette folle chambre d’échos.

Indices

Le livre procure une impression de déjà-lu, à la façon de certaines scènes de la vie, et c’est ce qui lui donne, malgré sa ténuité (il fait à peine 100 pages), son épaisseur. Car le lecteur ne peut s’empêcher de fouiller sa mémoire, de rouvrir d’autres romans, de plonger de nouveau dans la matière labyrinthique de Modiano, dans son réseau de vie, d’enfant presque perdu, délaissé par sa mère qui le livre à ses amis de hasard, fugueur, jeune «voyou» pour son père énigmatique; dans son réseau géographique aussi, de la Haute-Savoie où il a étudié au Paris de sa jeunesse qu’il ne cesse d’arpenter. L’effet est d’autant plus troublant que le réel affleure, avec l’évocation de l’acteur Gérard Blain ou de Maria Tallchief, une ancienne danseuse. Patrick Modiano lui-même sème des indices incitant le lecteur à se muer en détective – évoquant discrètement un «chapitre de roman» écrit en 1985 – à propos du meurtre de Ludo F. en juin 1965.

Il faut prendre au sérieux le titre du roman Souvenirs dormants, car sa matière et sa manière se rapprochent des rêves. On y retrouve le même retour des impressions de la veille, déformée dans le sommeil, ces rues qui semblent à la fois familières et bizarres, ces personnages qui menacent de s’évaporer mais qui réapparaissent soudain, avec la force terrible que l’illusion du réel peut prendre dans les songes.

Spectateur nocturne

Le narrateur d’ailleurs lit avec passion un traité ancien sur le rêve lucide de Hervey de Saint-Denys, Les Rêves et les moyens de les diriger. Figure du romancier qui s’efforce d’être ce rêveur lucide entraînant le lecteur à sa suite. Ne dit-il pas de lui qu’il est ce «spectateur nocturne» – allusion à Restif de la Bretonne qui apparaît au détour d’une page: «J’étais persuadé que je ne risquais rien en ma qualité de spectateur nocturne – le surnom que s’était donné un écrivain du dix-huitième siècle qui explorait les mystères des nuits parisiennes.»

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Souvenirs dormants est un théâtre d’ombres anciennes, mais Patrick Modiano publie un autre texte, une pièce de théâtre, Nos Débuts dans la vie, en cet automne 2017. Variation autour de La Mouette de Tchekhov que répète une jeune fille, exploration d’une loge et d’un théâtre où se passent les scènes, où le jeune protagoniste et sa compagne élisent domicile, jouent et répètent. Et là encore, des souvenirs d’enfance: une mère actrice, distante et inquiétante, une menace diffuse entre abandon et mise sous tutelle. Et de nouveau, sous une autre forme, ce jeu infini du «tableau des correspondances».


Patrick Modiano, «Souvenirs dormants». Gallimard, 106 p.

Patrick Modiano, «Nos Débuts dans la vie», Gallimard, 92 p. ***

Pour continuer l’enquête littéraire autour du travail de Modiano, on peut se référer au site Le Réseau Modiano, qui est une mine d’informations.

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