Scènes

Patrick Mohr raconte le temps long de la migration

A Genève, le metteur en scène adapte le roman «Eldorado» pour le plateau. Cinquante professionnels et amateurs vivent l’exil de l’intérieur

Patrick Mohr raconte les longs chemins de l’exil

Scène A Genève, le metteur en scène adapte le roman «Eldorado» pour le plateau

Cinquante professionnels et amateurs vivent l’immigration de l’intérieur

Les heures et les heures passées sur le toit d’un camion. Les jours et les nuits endurés sur le pont d’un bateau. Et ces chemins de terre ou de sable, de plaine ou de montagne, parcourus en mode automate, avec la tristesse au ventre d’avoir quitté son pays, sa famille, ses amis. Dans Eldorado, production du Théâtre Spirale accueillie au Loup, Patrick Mohr a choisi d’évoquer le temps long, très long, de la migration. Souvent, ses comédiens suggèrent, agglutinés, le cahot de la route, la marche perpétuelle, le roulis des flots. Adapté du roman éponyme de Laurent Gaudé, ce spectacle restitue ainsi plus la part méditative et épique du phénomène que sa part de chaos et de dureté. Un choix qui n’empêche pas le surgissement de l’émotion.

Patrick Mohr est un doux. Qui a fait ses classes à l’école de mime Lecoq, à Paris, et qui préfère l’agressivité transposée à l’agressivité montrée. Quand les passeurs d’Eldorado battent leurs clients pour les voler, ils miment leurs coups, dansent leur violence. Quand Soleiman, dont on suit le parcours de la Libye à Ceuta, dépouille un marchand algérien du butin de sa journée, le jeune homme raconte son forfait posté au-devant de la scène tandis que sa victime tombe dans son dos sans avoir été touchée. C’est une manière épique, symbolique, d’évoquer le pire et ce procédé peut sembler trop doux face à la cruauté de ce que vivent les exilés.

Mais c’est conforme à l’esprit de Laurent Gaudé. Dans Eldorado, magnifique roman paru en 2006 et dont l’actualité ne cesse de brûler, l’auteur français ne raconte pas que la longue traversée de Soleiman et Boubakar en direction de la citadelle Europe. Il raconte aussi la quête inverse, celle du commandant Piracci, garde-côte sicilien qui, fasciné par le bloc de volonté se dégageant des immigrés qu’il repêche par centaines, souhaite connaître cette ivresse d’un ailleurs sublimé. Il brûle ses papiers, rejoint les terres arides du sud de l’Algérie et devient autre, ombre errante, esprit protecteur des migrants. Comme de coutume chez Gaudé, le style est fluide, respectueux de son sujet, à la fois lyrique et concret. Un plaisir, mais également une épreuve, car on sent de l’intérieur le désarroi de celui qui punit ou le poids du départ et la dureté des remparts pour ceux qui fuient. Sur scène, Patrick Mohr relaie cette élégance. Lui qui a souvent proposé des créations très animées au risque d’être brouillonnes, travaille ici sur la ligne claire, la limpidité du trait. Il est aidé par les lumières de Michel Faure qui, au moyen d’un cyclo placé en fond de scène, diffuse des couleurs uniformes (l’aube, le midi, le crépuscule, la tempête, etc.) sur lesquelles se détachent les comédiens et la quarantaine de figurants dont les gestes sont réglés au souffle près. C’est aussi que Patrick Mohr s’est associé les services de Koen Augustijnen, chorégraphe flamand qui orchestre les mouvements et les déplacements. Le début, notamment, est frappant. Comment la foule sicilienne s’agite, chaotique et bruyante, puis subitement se répartit dans l’espace, tourne le dos au public et se fige, muette, face à l’horizon.

Une foule, oui, car, en plus des habituels et irrésistibles Antonio Buil (dans le rôle de Piracci) et Hamadoun Kassogué (en Boubakar), en plus des treize autres comédiens, chanteurs et musiciens professionnels (Amanda Cepero, Justine Ruchat, Sara Kasme, Dramane Debélé, Joseph Sanou…), Patrick Mohr a encore réuni quarante personnes dans deux chœurs d’amateurs qui, chacun, raconte quelque chose du projet: «Le chœur des migrants est composé de personnes directement concernées par l’exil et la migration. Je voulais cette population sur le plateau comme témoin d’une réalité récemment vécue. Quant au chœur des dames autochtones, il incarne le regard des gens d’ici sur ce phénomène, tout en nous renvoyant à la mémoire d’autres exodes du passé, comme celui des Suisses vers l’Argentine et le Chili à la fin du XIXe siècle.» Mais la démarche va encore plus loin que la seule nécessité dramaturgique. «Il s’agit aussi d’une décision éthique, poursuit Patrick Mohr après le spectacle. La scène appartient à tout le monde et le clivage entre acteurs et spectateurs, entre artistes et non-artistes est une invention de notre société. Dans d’autres sociétés, il y a une plus grande osmose entre créateurs et public. Evidement, ce type de processus requiert un énorme travail, mais ce travail est très gratifiant et les participants au chœur m’ont dit à quel point cette expérience était valorisante et les aidait au niveau de l’intégration et des liens sociaux.»

Parfois, le théâtre n’est pas que le miroir du monde, il est aussi le monde lui-même.

Eldorado, jusqu’au 27 sept., Théâtre du Loup, Genève, 022 301 31 00, www.theatreduloup.ch. Puis à Ferney-Voltaire, au Musée du CICR, à Thonon, Yverdon, Confignon, etc. Toutes les dates de la tournée sur www.theatrespirale.com

Il brûle ses papiers, rejoint les terres arides du sud de l’Algérie et devient autre, ombre errante

«Le chœur des migrants est composé de personnes concernées par l’exil et la migration»

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