Le Temps: Qu'est-ce qui vous a intéressé chez Christian Simenon?

Patrick Roegiers: Je connaissais son histoire depuis longtemps. Ce qui m'a intéressé, c'est son parcours. Frère cadet d'un écrivain connu, séduit par le rexisme de Léon Degrelle, il verse dans la collaboration. C'est un col blanc du mal. Il ne réfléchit pas et ne s'estime pas responsable. Ce n'est pas un intellectuel comme Drieu la Rochelle ou Brasillach. Il obéit aux ordres du chef. Et n'a pas de vie personnelle, je l'en ai privé. Lors de l'effroyable tuerie de Courcelles, en août 1944,  il devient un meurtrier. Il est condamné à mort et disparaît sans laisser de traces. J'ai toujours aimé les personnages qui n'ont pas de place. C'est le cas de Honoré Fragonard, le cousin du célèbre peintre. Bien sûr, je n'ai pas de sympathie pour Christian Simenon. C'est un salaud ordinaire. Dès qu'il adhère au rexisme, il est fait comme un rat. C'est un rouage dans un engrenage qui va le broyer. Je ne raconte pas sa vie, je restitue sa présence. Il est défini par ses actes. C'est un personnage secondaire qui tient un premier rôle. Je décris beaucoup son corps. Il est le visage du rexisme comme Degrelle en est la voix.

Votre portrait de Georges Simenon est à charge. Est-ce que vous aviez l'envie de faire tomber la statue du grand écrivain?

On ne peut traiter Christian sans parler de Georges. Ce sont les deux faces d'une même médaille. L'un est tout ce que l'autre n'est pas. Au départ, Georges était moins présent. Je craignais qu'il ne fasse de l'ombre à son frère inconnu. On sait tout sur lui. Sa conduite n'est pas exemplaire. Il mène la vie de château en Vendée, avec femme et maîtresse. Il apprend l'allemand en 1942. Ce qui n'est pas courant. Il collabore avec la Continental fondée par Goebbels. Et dirigée par Alfred Greven, «nazi bon teint». Il est l'écrivain le plus adapté au cinéma avec 5 films et cède l'exclusivité des droits de Maigret pour la somme exorbitante de 500.000 francs. Il se déclare «d'origine aryenne» et précise que sa mère l'est aussi, alors qu'elle est simplement flamande. Il collabore à des journaux collaborationniste comme La Légia.  Et il n'ignore rien des activités de son frère. Simenon n'est pas un collaborateur au sens strict. Mais il fait preuve d'un opportunisme accablant. Et d'une habileté redoutable. Ce sont des faits parlants. Ils étaient soi-disant connus, mais soigneusement passés sous silence. Lorsqu'on déroule la chronologie des faits, celle-ci devient édifiante. Je n'ai pas écrit un portrait-charge. Et j'ai été salué sa statue voici peu, à Liège.

Sur quoi vous basez-vous pour avancer que Georges Simenon aurait sciemment envoyé son frère à la mort?

Lorsqu'il écrit «Je me souviens», Christian est normalement présent.. Dans «Pedigree», où il réinvente sa vie et où selon ses propres dire «tout est vrai, sans que rien ne soit exact», il a disparu. Georges s'est débarrassé de son frère en l'évinçant de son œuvre. Au plan symbolique, c'est un crime parfait. Il est désormais le seul Simenon. J'ai poussé cette logique jusqu'au bout. «L'Autre Simenon» est d'abord l'histoire de deux frères.

Aussi vieille que le monde. Caïn tue Abel. Dans sa biographie, Pierre Assouline écrit que les deux frères s'étreignent. Et il ajoute que ce jour-là, Georges Simenon a sauvé la vie d'un homme. Qu'en sait-il? Qui le lui a dit? Était-il là? C'est une interprétation biographique tout à fait romancée. Très subjective. J'ai pris le parti pris inverse. Ils ne s'embrassent pas et Georges expédie Christian en Enfer. Cela me paraît beaucoup plus juste. Et dans la lignée de mon roman. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. C'est un axiome.

Christian Simenon est mort en Indochine dans la Légion étrangère. Vous le faites tomber sur le front de l'est dans la Légion Wallonie de  Léon Degrelle. Pourquoi ?

Pour les mêmes raisons. Dans «La vraie vie de Christian Simenon» qui termine mon livre, je précise à deux reprises p. 295 que "Christian Simenon s'engage dans la Légion étrangère. Martin Conway, le grand historien du rexisme, explique que la Légion Wallonie et la Légion étrangère sont assez comparables à l'époque. Je ne voulais pas raconter le Vietnam, la touffeur et la fournaise. Je voulais un enfer glacé. Jonathan Littell montre très bien dans Le sec et l'humide que le fascisme se consume dans la bave, le visqueux, le suintant. Comme bien des personnages de Simenon, Christian va pour une fois au bout de lui-même. Il rejoint les damnés de Léon Degrelle sur le front de l'Est. Ainsi s'achève son lamentable parcours qui tient en quatre points: racisme, rexisme, fascisme, nazisme.

«L'Autre Simenon» est écrit sur le modèle des discours populistes de Léon Degrelle où le sens commun sert à convaincre du pire. Que vouliez-vous faire?

Cela n'est vrai que dans la première partie. J'ai voulu que le discours de Degrelle suinte dans mon texte. Ensuite, je compare l'enfance des Simenon et celle de Degrelle, et raconte comment Christian devient rexiste. La troisième partie décrit l'Occupation. La quatrième les représailles et la tuerie. La cinquième, le châtiment et la justice. Il y a cinq tons différents qui s'entremêlent. L'enjeu d'un livre n'est pas son sujet. Ce sont la cadence, le rythme, le ton, la couleur. Un livre est une partition. Chaque partie est écrite avec une tonalité différente. 

Êtes-vous surpris par la polémique que suscite votre livre?

Oui. Elle est bête et inutilement violente. Et surtout de mauvaise foi. Mes détracteurs ont des arguments stupides. Ou très intéressés. Ont-ils lu Degrelle? Été à Courcelles? Étudié la collaboration? Le rexisme en Wallonie? C'est un sujet grave. L'hydre à deux têtes n'a pas disparu. L'extrême droite un peu partout ne demande qu'à renaître. L'autre Simenon est un roman très actuel. Je dédaigne ces débats de nabots.

Quel regard portez-vous sur Georges Simenon, l'écrivain?

Georges Simenon est présent dans tous mes livres sur la Belgique. Et il figure même dans Le Bonheur des Belges. J'ai participé au récent Cahier de L'Herne. Et je crois avoir écrit le texte le plus argumenté sur ses photographies à l'occasion de l'exposition au Jeu de Paume. Les créateurs sont présents dans tous mes livres. Dans La nuit du monde, je mets en présence Proust et Joyce. Et dans La traversée des plaisirs, je rends hommage aux écrivains français qui me constituent. De Perec à Claude Simon, de Barthes à Roland Dubillard. Henri Michaux est mon écrivain préféré. Georges Simenon fait partie de ma culture. Il fait partie du panthéon de la Belgique des années 60, avec Brel, Hergé et Magritte. Je le lis avec attention lorsqu'il parle d'écriture et du métier d'écrivain. Il n'a pas besoin de moi pour exister. Mon opinion ne compte pas. Mon roman s'intéresse à l'homme. Et celui-ci m'intrigue. Comme dit André Malraux: «La vérité d'un homme, c'est d'abord ce qu'il cache.»

Propos recueillis par Lisbeth Koutchoumoff