A Romainmôtier (VD), dans le silence d'un matin de semaine, on entend voler l'âme des moines disparus. Depuis l'édification d'un premier couvent, au Ve siècle, l'esprit souffle sur ce coin du vallon du Nozon. L'abbatiale, qui a incarné le rayonnement de l'ordre clunisien avant d'être reconvertie, non sans violence, au XVIe siècle, en église protestante par les Bernois, a été construite au tournant de l'an mil. C'est pour marquer cet anniversaire, et surtout la fin des travaux de restauration de la dernière décennie, qu'une série de manifestations est organisée pendant toute l'année 2000 à l'enseigne du «Millième de Romainmôtier» (lire ci-dessous).

«Nous voulons dire aux gens: revenez à Romainmôtier!» s'exclame Michel Gaudard, dynamique ancien syndic et président du comité organisateur. Revenir à Romainmôtier, bien sûr: l'endroit est plus que jamais irrésistible. Mais pour y vivre quoi?

La philosophie qui a présidé à la restauration de l'abbatiale et de plusieurs des bâtiments de son enceinte, alliant rigueur historique et audace esthétique, semble indiquer une nouvelle vocation culturelle pour le site, basée à la fois sur la mise en valeur du patrimoine et sur son association avec la création contemporaine; une vocation symbolisée par la «maison Reymond», acquise à la fin des années 80 par la Fédération des coopératives Migros et transformée en Atelier de recherches et de création artistiques (ARC). Mais d'un autre côté, l'artisanat traditionnel reste florissant à Romainmôtier, et le bourg ne semble pas prêt à renoncer à son identité de havre de paix.

Lancée en 1991 pour remédier à certaines dégradations préoccupantes et achevée à la fin de l'année dernière, la restauration de l'abbatiale a posé des problèmes qui sont au centre de la réflexion des spécialistes d'aujourd'hui. Fallait-il recrépir l'extérieur, décrépi lors d'une précédente restauration au début du siècle, pour tenter de lui redonner son aspect originel? «Comme le crépissage n'était pas nécessaire, vu le bon état de la maçonnerie, et que nous ne savions pas vraiment comment se présentaient les façades à l'époque clunisienne, nous avons décidé de laisser la pierre brute», explique l'architecte Hans Gutscher, responsable de l'équipe pluridisciplinaire chargée des travaux. Les esthètes qu'enchante la magnifique couleur blonde du calcaire du Jura ne s'en plaindront pas.

Quand les sources manquent, il est historiquement plus honnête de laisser à un édifice l'aspect qu'il a acquis à travers les siècles plutôt que de lui conférer un illusoire aspect «d'époque», comme l'ont fait, par le passé, des générations de restaurateurs. C'est dans ce même souci d'honnêteté, explique Hans Gutscher, qu'a été réalisée la consolidation de la charpente en bois. Plutôt que de remplacer les nombreux éléments abîmés par des copies, l'option a été prise de soutenir la charpente ancienne à l'aide d'une charpente métallique. Mieux vaut, d'après l'architecte, associer ouvertement l'ancien et le contemporain plutôt que de faire du «faux vieux».

S'agissant de la charpente, ce type d'association novatrice reste invisible. Il n'en va pas de même pour le mobilier de métal foncé installé à l'intérieur de l'église, qui tranche avec le reste du décor. Summum de l'audace, le célèbre «ambon de Romainmôtier», une petite tribune de marbre sculpté datant du VIIIe siècle, la pièce la plus ancienne du site, est désormais présenté adossé à un lutrin métallique. «C'est mieux que le faux encadrement en pierre qu'on lui avait fabriqué!» commente malicieusement Hans Gutscher.

Du strict point de vue de la restauration, l'intérieur ne soulevait pas de dilemme particulier. La peinture crème ornée de filets rouges, dont la fraîcheur et la vivacité frappent d'emblée quand on entre dans l'église, est bel et bien celle que les Bernois ont soigneusement entretenue à travers les siècles, de même que l'éblouissante polychromie des nervures des voûtes. Quant aux fresques, elles ont été restaurées par l'Atelier Saint-Dismas à Lausanne et par l'Atelier Stähli à Auvernier, grâce à des techniques d'investigation informatiques élaborées à l'EPFL.

Cependant, à la droite du chœur, un étrange gisant au ventre percé de trous rappelle que Romainmôtier n'a pas encore fini de résoudre le casse-tête de la mise en valeur des vestiges du passé. Cette statue, transformée autrefois en fontaine par les villageois (d'où les trous) faisait partie du tombeau du prieur Henri de Sévery, dont on a retrouvé de multiples fragments. Faudrait-il reconstituer le monument? Et pour le mettre où? «La question n'est pas simple, mais elle n'est pas encore à l'ordre du jour», affirme l'archéologue cantonal Denis Weidmann.

Pour l'heure, il s'agit de terminer, avant les Journées officielles des 25 et 26 juin, l'aménagement définitif de l'emplacement de l'ancien cloître, détruit par les Bernois, et celui, provisoire, de la «maison des Moines», en bordure de cet emplacement. L'architecte François Michaud, responsable de ces deux opérations, a déjà réalisé la restauration de la maison de l'ARC, soulevant l'enthousiasme des uns et l'incompréhension des autres par sa reconstitution en métal d'une cheminée monumentale détruite, dont ne subsistent qu'un fragment de manteau et une colonnette en pierre.

Craignant le même type de choc visuel, une partie des habitants avait fait capoter, il y a quelques années, son premier projet pour l'emplacement du cloître, qui prévoyait notamment l'installation de luminaires métalliques aux quatre coins de la zone. Cette idée ayant été abandonnée, le nouveau projet, semblable pour le reste au précédent, ne rencontre plus d'opposition. Il est d'ailleurs conforme aux exigences de l'archéologue cantonal, et prévoit essentiellement un marquage du sol par des galets, qui ont pour fonction d'évoquer l'ancienne structure des lieux.

Quant à la «maison des Moines», il s'agit pour l'instant de la doter seulement d'un plancher en bois qui lui permettra d'accueillir le spectacle du Millième. Son affectation définitive reste incertaine. Un musée lapidaire? Ou un lieu de rencontres culturelles comme l'avait imaginé l'ancien architecte cantonal Jean-Pierre Dresco, dont l'idée de «centre de réflexion» avait été jugée mégalomane? Un projet de ce type, redimensionné, pourrait entrer en synergie avec la maison de l'ARC, dont toutes les potentialités ne sont pas exploitées. Mais pour l'instant une vision claire de la vocation culturelle du site semble faire défaut.