Déjeuner

Pour la patronne du Roman des Romands, «le livre appartient à tous»

Le sixième prix du Roman des Romands sera remis par les élèves de toute la Suisse demain à Lausanne. Fabienne Althaus Humerose est la fondatrice de cette joyeuse fête du livre

Déjeuner avec Fabienne Althaus Humerose

«Le livre appartient à tous»

Le sixième prix du Roman des Romands sera remis par les élèves de toute la Suisse ce mardi à Lausanne

Rencontre avec la fondatrice de cette joyeuse fête du livre devant un menu italien

Depuis six ans maintenant, il se passe quelque chose de tout à fait remarquable dans les écoles de Suisse romande. Une fête du livre et du plaisir de lire, rien de moins, sincère et tonitruante, que les 15-18 ans s’approprient avec une telle fougue que les adultes et les Cassandre de la fin de la lecture en restent pantois. Le phénomène est si joyeux que cette année, grande première, les écoles de Suisse alémanique et de Suisse italienne ont demandé d’en être aussi.

De septembre à janvier, 29 classes (soit plus de 500 jeunes) ont lu des romans d’auteurs suisses contemporains, rencontré les écrivains puis débattu entre eux, sans les professeurs – point important – avec fougue, passion, larmes parfois pour décerner au bout du compte, au livre de leur choix, le prix du Roman des Romands. La céré­monie, publique, de la 6e édition aura lieu ce mardi à la salle Paderewski à Lausanne. Le lauréat sera fêté par les élèves et recevra un chèque de 15 000 francs de la part de la Fondation Minkoff.

A l’origine de l’aventure, Fabienne Althaus Humerose. Elle est assise au Milan, le restaurant italien, avec nappes blanches et serveurs en veste, du quartier des Pâquis, à Genève. La conversation démarre avant même de regarder la carte. Elle avait commencé la veille déjà, dans un échange de SMS, pour fixer le rendez-vous. Elle avait alors glissé, joyeuse, qu’elle avait eu quatre enfants, adultes maintenant.

Au Milan, on apprend qu’elle est toujours enseignante, au Collège de Saussure, et qu’elle a 37 années d’enseignement derrière elle. Ses yeux pétillent. ­Quatre garçons à la maison, deux générations d’élèves… Voilà quel­qu’un qui connaît la pâte humaine, se dit-on, coite d’admiration.

Le patron, affable, nous tend les cartes. «Le Roman des Romands est né de deux choses, explique-t-elle. D’une frustration personnelle, tout d’abord, devant le fait que nous, professeurs, n’arrivions pas ou très peu à aborder les auteurs contemporains avec nos élèves, et a fortiori les auteurs contemporains suisses romands. A cause d’une sacralisation des auteurs classiques, il ne reste jamais assez de temps pour aborder les écrivains vivants, c’est-à-dire la littérature en train de se faire ici.» De retour vers notre table, le patron note, au vol, spaghetti alle vongole et risotto aux fruits de mer.

«L’autre fondement du prix, poursuit l’enseignante, est l’idée de tout laisser aux mains des élèves: les votes, le déroulement de la cérémonie finale sont l’affaire des jeunes. Il faut leur faire confiance. On ne cesse d’entendre que les nouvelles générations lisent mal ou plus, qu’ils sont immatures, politiquement ignares, etc. Ce n’est pas vrai, évidemment. Leurs analyses sur les œuvres sont extrêmement fines et pertinentes.»

Dès le départ, le Roman des Romands s’adresse à tous les élèves, gymnasiens, écoles de commerce, écoles de culture générale, école d’horticulteurs. «Le plaisir de lire, le fait d’avoir un avis sur un livre n’a rien à voir avec l’excellence académique», rappelle Fabienne Althaus Humerose.

Un comité de lecture indépendant sélectionne neuf romans en juin. Professeurs et élèves les reçoivent en septembre. Débutent alors les lectures et les travaux d’analyse et de dissertation en classe. Mais les professeurs sont tenus de ne pas donner leur avis. Ils n’assistent pas non plus aux deux séances de vote pour choisir le livre lauréat. Bien souvent, le choix des élèves ne correspond pas à celui des professeurs. «Cela veut dire que ceux-ci ont bien fait leur travail. Qu’ils ont permis à leurs élèves d’être libres, de ne pas être les perroquets de leur maître.»

Lire ensemble des livres qui viennent de paraître change les rapports entre enseignants et élèves: «Il n’existe pas de «Profil d’une œuvre» pour ces livres, heureusement, ni beaucoup de choses sur Internet. Les élèves doivent puiser en eux-mêmes. Et les professeurs aussi. Il m’arrive de me retrouver devant un livre qui fait tomber mes grilles de savoir. Le processus est formateur pour les élèves, qui me disent pouvoir enfin exprimer ce qu’ils pensent. Et, pour ma part, j’ai réalisé que j’entends différemment un élève se plaindre qu’il n’accroche pas à un livre. J’ai perdu des a priori. Des élèves qui pensaient lire mal ou trop peu gagnent une confiance formidable. Si, tout au long du parcours, on replace ce qui a été dit dans un contexte pédagogique et on forme les élèves à dépasser la simple appréciation j’aime/j’aime pas, les élèves se sentent responsables, s’expriment et sont entendus.»

L’heure du dessert est arrivée. D’où lui vient cette vocation d’enseignante et de transmetteuse? De ses parents? «Je viens de Porrentruy. Nous étions neuf enfants à la maison. Mon père était militaire, ma mère nous a élevés. C’était elle, la grande lectrice. Porrentruy est une ville qui a une très longue tradition d’enseignement. Un de mes professeurs m’a marquée quand j’avais 14 ans. Il s’appelait François Laville, il avait fait Normale sup’ à Paris. Il était venu en Suisse par amour. Il était extrêmement exigeant.

Nous devions lire un roman tous les quinze jours avec une dissertation à la clé. Il nous tirait vers le haut. Un jour, il a amené en classe un exemplaire original de La Prose du Transsibérien, de Blaise Cendrars, avec des illustrations de Sonia Delaunay. Il nous a dit qu’il devait absolument nous montrer cette œuvre extraordinaire et il l’a dépliée sur son bureau. Il nous faisait confiance.

A la veille des week-ends, il nous suggérait d’aller visiter tel ou tel musée, telle ou telle église et nous tannions ensuite nos parents pour y aller. Et nous y allions! C’est de lui je pense que me vient l’attitude de toujours essayer avec les élèves, de ne jamais partir perdante en me disant qu’ils ne seront pas intéressés par la littérature ou le théâtre ou des expositions. Je me dis toujours, et je dis à mes collègues: essayons!»

«Des élèves qui pensaient lire mal ou trop peu gagnent une confiance formidableen participant au prix»

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