Genre: ROCK
Qui ? Patti Smith
Titre: Banga
Chez qui ? (Columbia/Sony Music)

Elle a offert en 1975 à l’histoire du rock Horses, son mythe fondateur en forme de concentré de garage rock halluciné. Trois ans plus tard, la furie Patti Smith livrait un dense et brûlant Easter qui asseyait définitivement le talent et l’intelligence de la poétesse et chanteuse new-yorkaise. Celle qui fut perçue comme le maillon manquant ­entre «les ambitions adultes et littéraires du Velvet Underground et de Bob Dylan dans les années 60 et le mouvement punk» en voie de cristallisation a ensuite enchaîné des œuvres aussi troubles que belles.

La prêtresse de l’underground a toujours autant aimé les chants incantatoires et hargneux que les ballades aux mélodies apaisées. En témoigne aujourd’hui encore ce Banga bipolaire, album dont l’Américaine viendra présenter l’esprit autant que la lettre sur la scène du festival Pully For Noise le 25 août.

Huit ans après les dernières compositions originales de Trampin’, Patti Smith alterne chansons déclamatoires et titres rock incandescents en trouvant un équilibre quasi parfait. Lyrisme et âpreté semblent ici ses seules divinités. Entre élégies en souvenir de morts devenus fantômes hantants (la chanteuse Amy Winehouse, l’actrice Maria Schneider) et références artistiques (Tarkovski, Godard, Gogol, Mikhaïl Boulgakov, Piero della Francesca), l’écriture de l’assagie pythie punk s’épanouit sans se révéler absconse ou radoteuse. Fidèle à ses hommages mémoriels (Gandhi, Warhol ou Janis Joplin ont eu droit à leurs épitaphes par le passé), ses amitiés, sa conscience du monde environnant et ses questions existentielles.

Une évocation de la catastrophe de Fukushima («Fuji-San»), un titre dédié à son ami Johnny Deep («Nine») et une reprise de Neil Young en épilogue («After the Gold Rush») complètent ce Banga fait d’ardeur et de torpeur, d’orages et d’éclaircies. La prose de Patti Smith n’oublie pas non plus ses réflexions philosophiques chéries via l’hypnotisant «Constantine’s Dream», où elle évoque la figure de saint François d’Assise en s’interrogeant sur l’abstinence, le dénuement, la contemplation, la quête de Dieu. Tout en citant La Flagellation du Christ de della Francesca.

Rien d’iconoclaste pour celle qui a renoncé à la religion pour embrasser la voie de l’art et dont les premiers vers marquants ont été: «Jesus died for somebody’s sins but not mine»/«Jésus est mort pour les péchés de quelqu’un, mais pas pour les miens» («Gloria», reprise agrémentée des Them en forme de titre d’ouverture mythique de Horses).

Enregistré au légendaire studio Electric Lady de New York, là même où Patti Smith grava l’incunable Horses, Banga parvient justement à renouer avec une certaine fièvre et profondeur musicales souvent perdues en chemin depuis par l’artiste protéiforme (écrivain, photographe, dessinatrice, performeuse) passionnée par la vie du Christ, le Coran ou l’œuvre du mythe romantique Arthur Rimbaud.

A 65 ans, Patti Smith prolonge aussi la fureur retrouvée ces derniers temps sur scène avec la complicité du fidèle guitariste Lenny Kaye notamment, qui signe ici les compositions de trois chansons. Et Banga de dégager une remarquable fluidité d’ensemble, sous des formes rock d’un élégant classicisme révélant l’éclat d’une chanteuse qui a su cultiver toutes ses illustres androgynies.

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Patti Smith

«Les Inrockuptibles», juillet 2012

«J’ai toujours voulu suivre cette voiedu dénuement et de la contemplation sans en être capable. Parce que ma nature m’a toujours poussée à créer,à écrire, à enregistrer,à dessiner, à fairede la photo, je me suis finalement retrouvéeà l’exact opposé de la figure abstinente, non productive du saint»