Vers la fin du livre, quand il n’y a presque plus rien à dire, elle demande encore. «Pourquoi ne puis-je écrire des mots qui réveilleraient les morts?» Elle regarde le lit vide de Robert Mapplethorpe, son amant à jamais, rêve aux pantoufles noires de Belgique, brodées de ses initiales en fil d’or. Patti Smith, depuis 1967 et son arrivée à Manhattan, depuis qu’elle a volé les Illuminations de Rimbaud chez un bouquiniste de Philadelphie parce qu’elle n’avait pas 99 cents, poursuit cette chimère tournée en œuvre. Rappeler au monde ceux qui sont partis.

Un œil qui regarde au loin, l’autre tout près, la mystique du strabisme divergent: Patti Smith parle, dans son dernier album Banga, le premier depuis huit ans, des défunts de proximité. Amy Winehouse, qu’elle n’a connue qu’en chansons, le délire d’un talent qui se répand jusqu’à consumer le corps. Maria Schneider, une amie, l’actrice du Dernier Tango, qui, pour elle, est le témoin d’un temps qu’on ne rattrapera pas. Et puis Jésus, toujours. Elle se voit comme le chien de Ponce Pilate, Banga, qui attend 2000 ans dans le roman de Boulgakov, Le Maître et Marguerite.

Patti est encore enfant, dans une ville du New Jersey qui s’appelle Pitman («l’homme-fosse», s’il faut traduire). Elle croit en Dieu, en sa cohorte d’anges, en son fils unique monté en croix. Elle tombe par hasard sur le chant de Little Richard, une chose lubrique, trop plaisante pour être juste. Elle interroge sa mère, une femme capable de lancer une fête à partir des dernières pommes de terre restantes avant la misère. «Il n’y a rien de mal à transformer la vie en art», répond-elle. C’est un laisser-passer, presque une injonction, celle de quitter les surbanlieues américaines.

Rejoindre New York et ses âmes intranquilles. Patti Smith, il y a deux ans, a publié Just kids, son aventure avec le photographe Robert Mapplethorpe, mais surtout le roman d’une ville qui se lançait d’un monde à l’autre. Il suffit de se rendre à Chelsea, aujourd’hui, pour comprendre à quel point Manhattan ne se reconnaîtrait pas dans le portrait que Patti en fait. Un quartier gay affairé, muni de petits chiens en laisse, qui vogue de salles de gym en cafés bio. Même le Chelsea Hotel, cette antichambre du mythe où des poètes ont fait leur sort à des rockers, a été racheté pour 80 millions de dollars. Il est en réfection. Comme tout le reste.

De cette vague d’aseptisation que les Indignés américains ne parviennent pas encore à menacer. Patti Smith croise Allen Ginsberg, avec lequel elle fume quelques fois pour voir du large, Janis Joplin, pour laquelle elle fabrique une chanson, Andy Warhol, qui annonce déjà les ultimes conquêtes à venir. La poétesse pose des noms, à une époque où la célébrité n’est pas encore l’argument exclusif d’individus qui ne se distinguent que face à la foule. Patti erre. Il est frappant de découvrir combien elle rôde longtemps avant de se trouver une forme.

Elle met sur papier quelques vers. Prend des polaroids dans le parc d’attraction de Coney Island. Peint des portraits tristes comme Marie Laurencin. Hésite entre tout. Elle aurait pu être comédienne aux abords de Broadway ou serveuse sur un zinc plein de Coca-Cola glacé. Elle aurait pu rester cette silhouette en forme de fil, aux cheveux sioux, qui scrutait les génies de New York, si elle ne s’était pas découvert un cri. On revient sans cesse à Horses, album de 1975; on pourrait relire les textes sans cette voix. Ils parlent de mort, d’oubli, «entre dans la mer, dans la mer du possible».

La voix de Patti Smith est une nonchalance pleine de conviction, un refus du spectaculaire. Elle n’est pas punk, au sens qu’elle ne cherche rien à démontrer. Elle crache, elle racle, elle fait des misères aux guitares qui la tenaillent. Patti Smith a survécu à tous ceux qui l’ont conduite. Alors, elle a fini, à 65 ans, par tous les remplacer. Elle marche avec les morts. Les vieux morts, comme Amerigo Vespucci, pour lequel elle tisse un requiem plein de compassion devant les charniers qu’il a ouverts. Les morts sans cesse reconduites des drames qu’elle constate (Fukushima, le naufrage du Costa Concordia). Elle ne se lamente pas devant le silence. Elle le remplit. Patti Smith aimerait être Rimbaud, elle travaille donc avec le guitariste Tom Verlaine. Elle aimerait remettre au jour des vestiges et des mots qui se substituent à la chair.

De cet échec toujours différé, Patti Smith a réussi à bâtir un espace qui n’appartient qu’à elle. Elle a souvent commenté, expliqué, transmis les années 60 et 70 à ceux qui ne les ont pas connues. Elle n’est plus aujourd’hui le fruit d’une époque. Mais la psychagogue verticale d’une beauté sans fin.

Pully For Noise, jusqu’au 25 août. www.fornoise.com

Patti Smith a survécu à tous ceux qui l’ont conduite. Alors, elle a fini par les remplacer