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Patti Smith a écrit son premier livre en 2010

Récit

Patti Smith ouvre les portes de son jardin mental

La chanteuse a troqué le micro pour la plume dès 2010 avec «Just Kids», primé par le National Book Award. «M Train» recueille les traces d’une vie dans les mots

Rescapée des swinging sixties. Grande prêtresse de la génération Woodstock. Rockeuse à la voix rebelle, rattrapée par la célébrité en 1975 grâce à son album Horses. Citoyenne du monde, dans ses fringues de bohémienne et son inséparable manteau noir. Amoureuse des mots et de l’écriture, qui dit avoir fait «ses universités» avec Burroughs et Ginsberg après avoir été foudroyée à l’adolescence par la poésie de Rimbaud. C’est sous les auspices de ces maîtres illustres – et de bien d’autres – que la très attachante Patti Smith a troqué le micro contre la plume, ce qui lui a valu le National Book Award en 2010 pour Just Kids puis de beaux succès de librairie quatre ans plus tard grâce aux Glaneurs de rêves, où elle évoque ses jeunes années dans le New Jersey, un pays de cocagne qui lui donna «la constante impression d’être ailleurs».

Avec M Train, un récit qui cavale à toute vapeur, Patti Smith se met de nouveau en scène. Mais en restant volontairement dans l’ombre, loin de l’autopromotion tapageuse, comme pour se cacher derrière sa longue chevelure «couleur de fer». Ce qu’elle raconte? Moins le parcours officiel d’une existence que les petites choses qu’elle a recueillies au fil des années, des traces d’elle-même, des images de son panthéon personnel, des vestiges d’un monde en train de disparaître. Comme le 'Ino, ce café de Greenwich Village qui fut son repaire, l’antre où elle se blottissait pour écrire – un «portail vers quelque part» aujourd’hui fermé. Il lui reste la nostalgie et, en clair-obscur, la voix off de sa mémoire: un chapelet de souvenirs qu’elle égrène en dix-neuf chapitres, dix-neuf stations d’un voyage mental ponctué par une cinquantaine de photos en noir et blanc, surgies d’un modeste Polaroid.

Foyers ardents

Ce qu’on y découvre, c’est le jardin secret de Patti Smith, tous ces lieux qui furent les foyers ardents d’une quête quasi spirituelle, entre le Pavillon d’or de Kyoto, la tombe de Sylvia Plath ou d’Akutagawa, les maisons de Paul Bowles à Tanger ou de Frida Kahlo à Mexico. Ces pèlerinages, l’auteure de Just Kids les évoque à bâtons rompus, tout en tendant la main aux êtres chers, par-delà le temps. Son père, un ouvrier d’usine «riche d’une vie intérieure» qui dévorait les livres qu’il achetait pour deux sous dans les ventes de charité. Ou son époux décédé en 1994, le guitariste Fred «Sonic» Smith, qu’elle avait rencontré vingt ans auparavant à Detroit.

«Ensemble, nous nous acquittions des corvées quotidiennes, les arbres plantés, les chemises repassées, les ourlets raccommodés et, cependant, nous nous réservions le droit d’ignorer les aiguilles qui continuaient de tourner. Notre mode de vie de l’époque paraît miraculeux», écrit Patti Smith. Et elle ajoute: «Comment se fait-il que nous ne comprenions jamais complètement notre amour pour les gens qu’après leur disparition?»

M Train, c’est aussi la bibliothèque idéale d’une boulimique qui semble avoir tout lu – même Wittgenstein – et qui voue un culte à Roberto Bolano ou à Murakami. A chaque page, les écrivains sont présents, mêlant leurs voix à celle de Patti Smith, qui raconte comment elle est allée déposer des cailloux ramassés au bagne de Cayenne sur la tombe de Genet au Maroc. Et devant celle de Rimbaud à Charleville, elle a enterré – en 1973 – des perles en verre bleu de Harar, «un petit quelque chose du pays qu’il adorait, près de lui».

Addiction au café

Reste ce très pudique portrait que Patti Smith brosse d’elle-même, entre deux digressions. Son addiction au café. Ses régimes crétois, un peu d’huile d’olive et un morceau de pain de seigle. Ses carnets de Moleskine. Ses inséparables Polaroid, bien sûr. Son goût pour les séries policières à la télé. Son perpétuel «sentiment de malaise», qui remonte sans doute à ses maladies d’enfance. Et cette mélancolie incurable qui est le maître mot de ses confessions, rédigées pour préserver tout ce qui menace de sombrer dans l’oubli, «toutes ces choses qui disparaissent avec le temps et que nous nous surprenons à vouloir revoir». Ces choses-là, écrit-elle, «nous les cherchons en gros plan, comme nous cherchons nos mains en rêve».

De grâce, restez pour l’éternité, dis-je à ceux que je connais. Ne vous en allez pas. Ne grandissez pas.

M Train est un livre profond, tout à la fois le bréviaire d’une génération, une machine à remonter le temps et un blues littéraire. Avec, vers la fin, ces mots poignants murmurés par une écorchée vive: «Nous désirons des choses que nous ne pouvons pas avoir. Nous cherchons à retrouver tel moment, tel son, telle sensation. Je veux entendre la voix de ma mère. Je veux revoir mes enfants quand ils étaient enfants. Petites mains, petits pas rapides. Tout change. Le garçon a grandi, le père est mort, la fille est plus grande que moi, elle pleure après un mauvais rêve. De grâce, restez pour l’éternité, dis-je à ceux que je connais. Ne vous en allez pas. Ne grandissez pas.»


Patti Smith, «M Train», trad de l’américain par Nicolas Richard, Gallimard, 270 p.

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