Culture

Paul Almasy l'anti-esthète

Exposition. Le photojournaliste qui voulait être en mouvement perpétuel Paul Almasy, 94 ans, a couru le monde entier, l'appareil photo autour du cou. Les Journées de Bienne lui consacrent un accrochage dont la «froideur» n'a d'égale que la vision totalisante du reporter. Qui regarde, mais ne juge pas.

Le vieux monsieur né en 1906 vit à Auteuil-le-Roi, près de Montfort-l'Amaury dans les Yvelines. En 1995, il a tiré un trait sur sa vie de globe-trotter en vendant toutes ses photographies couleurs à Corbis, la banque d'images créée par Bill Gates. Quant à son fonds noir-blanc, il a été acquis par l'Archiv für Kunst und Geschichte (AKG), à Berlin. Depuis, l'histoire de la photographie a découvert Paul Almasy, photojournaliste qui se dit… journaliste mais surtout pas photographe. Et dont les 4es Journées de Bienne * présentent la première rétrospective en Suisse.

Les images d'Almasy, ce sont plus de 260 000 clichés de scènes quotidiennes en Indonésie, dans le Sahara, au Dahomey, en Italie ou à Hongkong. A Rio ou en Chine, dans le Bordelais ou au Canada, au Pakistan ou en Australie. Le périple est sans mesure: durant ses soixante ans de travail, cet autodidacte a passé dans tous les pays du globe, excepté… la Mongolie. Excusez du peu. Dans une de ses interviews (début 1997 à la Süddeutsche Zeitung), il regrettait avec humour d'avoir pris du retard sur «son» Guinness: «Après l'éclatement de l'URSS, il y a onze nations du monde qui me manquent.»

Dès son adolescence en Hongrie, Almasy n'a qu'un rêve: voyager et découvrir le monde entier. «Entier» au sens strict du terme. Dès lors, après Sciences po en Autriche et en Allemagne, ce dandy moustachu un brin grassouillet commence à travailler comme photographe en 1935. Il a 21 ans. Cela fait cinq années qu'il a quitté la Hongrie, maturité à peine en poche: «Les rêves de mon enfance s'étaient évanouis, je voulais devenir journaliste et voyager.»

Les premières expériences sont cuisantes (lire ci-contre). Mais Almasy tient bon. Il obtient la confiance de l'éditeur suisse Ringier et du rédacteur en chef de la Schweizer Illustrierte, Werner Meier, qui l'envoie en reportage en Amérique latine. Sur le chemin du départ, Almasy s'achète son premier appareil photo à Lausanne. Il exige le meilleur: ce sera un Leica, qu'il conserve encore aujourd'hui aux côtés des trois Hasselblad avec lesquels il dit avoir réalisé 80% de ses images.

Fort d'une expérience très réussie, il approche peu après la rédaction de la Berliner Illustrierte, qui cherche un photographe pour illustrer les entraînements des athlètes en vue des tristes Olympiades de 36. Le journal veut un reportage sur les Finlandais, qui sont favoris. Près d'Helsinki, Almasy photographie les sportifs par –18 °C après une séance de sauna, en n'omettant pas d'en donner une preuve visuelle par le niveau du mercure d'un thermomètre.

Lorsqu'il livre son travail, le rédacteur en chef est impressionné: «Jamais un professionnel n'aurait photographié un thermomètre. Vos images ne sont techniquement pas parfaites. Mais vous pensez de manière journalistique. Vous êtes l'homme qu'il nous faut. Au mois d'octobre, vous partez traverser le Sahara en automobile pour nous.» Et ainsi de suite…

La septantaine de clichés que montrent les Journées de Bienne ne sont pas des images qui vous sautent à la figure. Elles se situent hors de toute critique, de toute recherche du beau. Car le credo d'Almasy, c'est que l'esthétique confine à la «seconde zone» (zweitrangig dans le texte). Jamais elle ne doit dominer dans le travail du photojournaliste, dont le rôle est d'informer, non de déformer.

Quête d'une objectivité illusoire? Certainement, car les images d'Almasy sont belles. Belles tout de même, car ce ne sont pas que de simples documents. Un constat qui, s'il en était lui-même convaincu, contredirait les intentions du photographe, affirmées pendant des décennies. Elles sont belles dans leur permanence à exprimer ce que la globalisation tente de nier: «Aujourd'hui, écrit Axel Schmidt, directeur de l'AKG, dans la seule monographie ** existante à ce jour, les travaux d'Almasy sur les grands problèmes irrésolus du monde montrent que ceux-ci sont immuables: la faim, la soif, la mortalité infantile, l'analphabétisme, les épidémies».

Pendant que d'autres professionnels traitent les fléaux du tiers monde de manière plus subjective, Almasy ne fait que montrer, constater. Il garde ses distances, ne livre pas de message, même si ce polyglotte maîtrise sept ou huit langues. A ce titre, l'image de la femme zouloue assise au bord d'un trottoir sud-africain à côté d'une splendide limousine qui la domine (1953; voir en page Une) n'est pas un plaidoyer contre l'apartheid. Elle n'est que l'image d'une réalité quotidienne vécue par une bonne partie des humains qui (sur)vivent sur la Terre.

Cette femme, Almasy la photographie au plus «plat» des choses. Sans relief. Distants, ses sujets ne sont rien ni personne, ils sont «froids». Alors qu'un Robert Frank prétendait «regarder le dehors en tentant d'appréhender le dedans», Almasy reste dehors et revendique cette attitude comme fondatrice de son travail, manière qu'il défend dans ses nombreux écrits publiés ces dernières années à l'enseigne du Centre de formation et de perfectionnement des journalistes, à Paris. Et sans la moindre coquetterie, dans son enseignement professionnel, il se déclare systématiquement opposé à l'usage du flash dans le photojournalisme.

De fait, ce regard neutre est davantage lié à son statut professionnel qu'à une quelconque recherche d'objectivité. Almasy tire vite la leçon de ces rédacteurs de Life qui trouvent que les photos de Kertész à son arrivée à New York en 1937 en «disent trop». Comme correspondant de la presse suisse, pays neutre, il obtient des privilèges quasi diplomatiques. Petit à petit, à toutes les frontières et pour tous les douaniers du monde, il devient une sorte de VIP, libre de ses mouvements, trop libre sans doute pour vouloir se transformer en donneur de leçons. Et ce, même pendant les années de guerre en Allemagne ou en France occupée, où il bénéficie de tous les laissez-passer.

Plus tard, il sera aussi parfaitement conscient de la chance qui l'a suivi jusque dans les situations guerrières les plus dangereuses. Détail significatif de ces «beaux» hasards: il a été remplacé in extremis par Werner Bischof lors d'un reportage au Pérou où le célèbre photographe perdit la vie dans un accident de la circulation.

«Mon appareil était l'enquêteur, je n'étais que le découvreur», revendique Almasy à la suite de Dorothea Lange ou de Walker Evans. C'est dans cet état d'esprit qu'il réussit aussi à approcher les «grands», pour le compte d'une vingtaine de magazines et agences de presse européens: Aragon, Evita Peron, Cocteau, le baron de Rothschild, Colette, Nehru, Pagnol, le shah d'Iran, Sartre, Eisenhower, de Gaulle, Ingrid Bergman, Otto de Habsbourg, Chagall, Khrouchtchev, le Negus, Yves Saint Laurent, la liste est longue…

Des images vendues très cher, sans doute, mais Almasy ne parle jamais d'argent. Bardé de médailles et de récompenses, honoré d'une soixantaine d'expositions collectives ou individuelles, il se contente de dire que ses plus belles années, il les a vécues dès 1950 lorsqu'il se met à travailler pour des organisations internationales comme l'OMS, l'ONU ou l'Unesco, détaché des contingences économiques, voyageant avec sa famille hors du stress journalistique. «Mais de ce périple à travers le siècle et les cinq continents, écrit-il, je ne conserve que la richesse de mon expérience de l'humanité.»

Une expérience de globe-trotter? Mieux: une expérience de tzigane, le peuple du voyage auquel il a consacré ce qui reste peut-être son travail le plus personnel: «Zigeuner darf kein Schimpfwort sein». Traduction approximative: le mot «tzigane» ne peut être utilisé comme une injure…

* L'exposition est visible pendant toutes les Journées photographiques de Bienne, jusqu'au 1er octobre, au Photoforum PasquArt (71, fbg du Lac).

** Paul Almasy, Zaungast der Geschichte, hrsg. von Klaus Kleinschmidt in Zusammenarbeit mit dem Archiv für Kunst und Geschichte Berlin, Benteli Verlag, 1999. Avec deux reportages (texte allemand) réédités de Paul Almasy: «Die Welt hat Durst!» et «Alberto Giacometti».

Par ailleurs, Axel Schmidt sera présent au Centre PasquArt ce samedi 2 septembre à 15 h pour présenter au public le travail de Paul Almasy.

Publicité