PAUL AUSTER

La Nuit de l'oracle

Trad. de Christine Le Bœuf

Actes Sud, 240 p.

Dans sa thébaïde de Brooklyn, penché sur ses cahiers d'écolier, Paul Auster échafaude depuis un quart de siècle une œuvre sans messages, qui se contente d'être un éloge de l'errance. Ses héros marchent, cherchent, se perdent. Et finissent toujours par disparaître, dans le no man's land d'une Amérique déboussolée. Les personnages préférés d'Auster sont donc des voyageurs sans bagages qui ont déposé leurs certitudes à la consigne la plus proche, pour devenir des passagers de la nuit. Comme Fogg, le vagabond famélique de Moon Palace, Sachs, l'anar en cavale de Léviathan, ou Hector Mann, le cinéaste-fantôme du Livre des illusions. Autant d'êtres énigmatiques, secrets, obsédants, dont l'évangile se résume en une phrase emblématique: «Il est interdit de laisser derrière soi la moindre trace.»

Sidney Orr, le héros de La Nuit de l'oracle (Oracle Night), a bien failli disparaître, lui aussi: à 34 ans, cet écrivain new-yorkais vient d'échapper miraculeusement à une terrible maladie. Il lui reste à renaître. Et à retrouver l'inspiration, qui l'a cruellement abandonné. Les mois passent, jusqu'à ce jour providentiel – mais aussi maudit – où il ouvre la porte d'une papeterie de Brooklyn. Derrière le comptoir, un Chinois au regard de Méphisto lui vend un petit carnet bleu. Un vrai bijou, qui lui donne aussitôt envie de recommencer à écrire.

Le voilà donc de nouveau au fourneau. Requinqué! Avec, dans la tête, une idée astucieuse: il va se glisser dans la peau d'un personnage du Faucon maltais, Flitcraft, que Dashiell Hammett fait brutalement disparaître de son roman, au détour d'une phrase, sans plus jamais donner de ses nouvelles. Une aubaine, pour Sidney. Qui passe plusieurs nuits blanches à réinventer le destin de ce Flitcraft, dont il imagine la résurrection dans les ténébreuses entrailles de Kansas City, avec deux femmes à ses trousses…

On se dit alors qu'Auster est passé par la case Robbe-Grillet, et qu'il est en train de nous refaire le bon vieux coup du roman dans le roman. Peut-être, mais c'est réussi. Car on a vraiment l'impression d'être penché sur l'épaule de Sidney, de tenir la plume à sa place, d'assister à la naissance du récit qu'il cuisine devant nous, en direct. Tout ça par la magie d'un petit carnet bleu. Mais on peut compter sur l'auteur de la Trilogie new-yorkaise pour que cette machine trop bien huilée se détraque. Parce que Sidney ne saura plus comment terminer son remake de Dashiell Hammett – il ne faut pas révéler pourquoi, mais c'est assez terrifiant. Et parce qu'à mesure qu'il écrit, sa vie se déglingue. Dangereusement. Comme si, cette fois, le carnet bleu était un passeport pour l'enfer. Comme si les mots qu'il y dépose étaient les oracles d'un naufrage imminent.

En quelques jours, en effet, le héros de Paul Auster va accumuler les coups durs. Ses sens se troublent, sans raison apparente. Son appartement est cambriolé, et on lui vole ses livres fétiches. Grace, son épouse, a des crises de cafard inexpliquées, et un comportement de plus en plus inquiétant. John, son ami, est soudain foudroyé par une paralysie qui lui sera fatale. Autant de présages d'une catastrophe annoncée qu'Auster orchestre avec beaucoup de doigté, entre les bureaux d'une maison d'édition de Manhattan et un hospice pour jeunes drogués, un bordel du quartier chinois de New York et une mystérieuse bibliothèque souterraine remplie d'annuaires téléphoniques. Pour corser le tout, Auster ajoute cette question qui l'a toujours obsédé: les histoires qu'inventent les écrivains ne sont-elles pas, parfois, tragiquement prémonitoires? «Les pensées sont réelles, les mots sont réels, dit un de ses personnages. Nous vivons dans le présent mais l'avenir est en nous à tout moment. Peut-être est-ce pour cela qu'on écrit. Pas pour rapporter des événements du passé, mais pour en provoquer dans l'avenir.»

La Nuit de l'oracle est un exercice de haute voltige, un roman complexe mais jamais compliqué, dont Auster noue les multiples fils avec une virtuosité hitchcockienne. Il nous tient. Nous fait peur. Et nous envoûte.