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«Paul Claudel est aussi un auteur comique»

Apôtres des traversées théâtrales au long cours, le metteur en scène français Olivier Py déploie in extenso «Le Soulier de satin», quête d'amour somptueuse, à voir à Genève.

Il en est encore soufflé, Olivier Py. Il n'aurait jamais imaginé que son Soulier de satin monté au printemps passé devienne si désirable. Il fallait voir samedi passé la centaine de candidats à l'épopée implorer le ciel sur le coup de midi aux portes du Théâtre de la Ville à Paris, espérant un désistement de dernière minute. A l'intérieur, mille privilégiés, dont beaucoup de jeunes, prenaient d'assaut la salle pour cette dernière représentation parisienne de la pièce maîtresse du très catholique Paul Claudel, onze heures de cape et d'épée métaphysique et de prière d'amour. Au terme de la traversée, ponctuée par trois entractes, une dizaine de spectateurs à peine avaient déserté: d'autres s'étaient empressés de les remplacer.

Cet acte de foi dans le théâtre, Olivier Py, 39 ans, en est coutumier, lui qui affirme depuis ses débuts son catholicisme joyeux, écrit et monte des pièces écumantes d'espérance, à l'image de La Servante en 1995, vingt-quatre heures de fraternité sous une divine ampoule. Un goût de la fresque à perdre haleine qui vaut au metteur en scène et à sa troupe de retrouver ce samedi, un jour seulement, le Grand Théâtre de Genève, dans le cadre de la saison de la Comédie, quatre mois après une Damnation de Faust de Berlioz qui a divisé comme rarement le public genevois.

Samedi, dès 13 heures, le public communiera ainsi avec Prouhèze (voir LT du 16 octobre), l'élue inaccessible claudiquant dans les allées d'un paradis incertain, hantée par Rodrigue, harcelée par Don Camille, sauvée d'elle-même par le sévère Don Pélage. Demande d'amour sans cesse relancée qui se déploie in extenso, pour la troisième fois seulement, après Jean-Louis Barrault à Paris en 1980, et le marxiste Antoine Vitez surtout en 1987.

– Samedi Culturel: De quand date votre passion claudélienne?

– Olivier Py: Du Soulier de satin filmé par Manuel Oliveira que j'ai découvert à 14 ans. Par la suite, j'ai souvent pensé à cette œuvre, mais de loin en loin. Il y a trois ans, après L'Apocalypse joyeuse, un de mes textes que nous avions joués au Festival d'Avignon, nous nous sommes dit avec mes acteurs que nous avions atteint la maturité suffisante pour nous lancer. C'est d'ailleurs la première pièce du répertoire que je monte.

– Parce que vous affirmez votre catholicisme, on vous rapproche souvent de Claudel. Revendiquez-vous cette filiation?

– Mais non. Je ne me suis jamais senti claudélien dans l'écriture. Nous n'avons ni le même rythme, ni la même théologie, ni la même pensée du théâtre et de la politique. La langue de Claudel évoque celle de Saint-John Perse, se nourrit de Rimbaud et de Mallarmé. Moi, je ne fais qu'imiter Shakespeare.

– D'accord, mais Claudel aussi. La différence réside ailleurs, non?

– Paul Claudel affirme qu'on peut accéder à Dieu par le sexe. Or moi, je n'en suis pas certain. Dans mon roman Paradis de tristesse, j'en viens même à considérer le sexe comme une impasse. Claudel, lui, croit qu'on doit avoir une vie d'homme pour gagner ses ailes, qu'on doit boiter comme son héros Rodrigue pour espérer atteindre la grâce, cet enjeu de la quête.

– A l'horizon du «Soulier», il y a la joie, cette notion si chrétienne. Qu'est-ce que cela vous inspire?

– Ce n'est pas par Claudel que j'ai découvert cette notion capitale à mes yeux. Mais par un dominicain qui était le frère du psychanalyste Jacques Lacan. Et par le roman de Georges Bernanos, La Joie, qui a été très important dans mon écriture. Ce qui me touche dans la joie selon Claudel, c'est que le dolorisme y est absent. Tout y est si gai.

– Mais ne forcez-vous pas le trait en multipliant les scènes farceuses?

– Claudel est aussi un auteur comique. J'ai cherché à restituer toute l'hétérogénéité de l'œuvre: la comédie triviale, la tragédie wagnérienne, la référence au théâtre élisabéthain, etc. Cette pièce est une rêverie sur tous les théâtres. Et c'est formidablement potache. C'est ce que j'aime tellement dans ce texte. Pour figurer l'humain, il faut qu'il soit tout entier représenté.

– Mais Prouhèze, la promesse faite femme, ne relève-t-elle pas d'une représentation passéiste de la condition féminine?

– Au contraire. Chez Claudel, la femme, c'est celle qui sait, qui apporte Dieu. Prouhèze, qui est philosophe et guerrière, c'est la femme du XXIe siècle. Elle vit d'ailleurs sa sexualité librement. Avec Camille, elle a même des rapports sado-maso, c'est dit dans le texte. Cette femme est immense. Alors que le portrait que Claudel fait de lui en Rodrigue est celui d'un pataud, d'un imbécile. Rien de noble chez lui.

– Qu'est-ce qu'un artiste chrétien aujourd'hui?

– Je ne pense pas faire du théâtre chrétien. Je ne suis pas un poète chrétien. Je suis un poète et un chrétien, et cela ne fait pas toujours bon ménage. Je crois qu'on peut vivre, avec Rimbaud, uniquement dans la joie poétique, sur une jambe peut-être. Pas besoin de rédemption pour vaincre la mort. D'ailleurs, je trouve très beau de mourir. Toute une part de moi vit sans le Christ. Claudel, à 30 ans, est d'ailleurs dans la même situation.

– Mais vos spectacles fleuves ne réalisent-ils pas un idéal chrétien de communauté, sur scène et dans la salle?

– Vivre ensemble, au sein de la troupe, c'est l'un des grands sens du théâtre à mes yeux. Mais pour le reste, cet art se suffit à lui-même. Si Claudel fait du prosélytisme, il est en faveur de la chose théâtrale. Maintenant, ce qui est fondamental chez lui, c'est qu'il rappelle que «catholique» signifie universel. Rodrigue se bat à la fin pour qu'il n'y ait plus de petites Eglises, mais une seule.

– Quel regard portez-vous sur le martyre de Jean-Paul II que vous avez souvent déclaré admirer?

– Je pense qu'on a eu un pape plus catholique que chrétien. Je l'ai aimé pour son universalité, sa manière d'affirmer qu'il était l'homme du monde. J'ai aimé aussi qu'il assume le rôle de l'image comme puissance reliante. Après, il aurait pu être plus chrétien en dialoguant avec les autres théologies.

– Comment avez-vous vécu le fait d'être traité de blasphémateur pour avoir représenté au Grand Théâtre le Christ crucifié dans «La Damnation de Faust»?

– J'ai eu l'impression d'être en prise directe avec l'inconscient d'une ville que j'aime pour y avoir vécu de très belles choses. «Critique-moi et je te dirai qui tu es». Le G8, et le climat d'insurrection à Genève qui nous a tous marqués, puisque nous répétions La Damnation pendant cette période, n'est sans doute pas étranger à la réaction d'une partie du public. Ce spectacle a peut-être été un objet transitionnel.

– Mais la nudité du Christ peut légitimement choquer, non?

– Les insultes de certains spectateurs m'ont interpellé. Se faire traiter de pédé parce qu'on dénude le Christ, c'est étonnant. Mais j'ai l'impression que c'est plus ma catholicité, soudain difficile à supporter dans une ville de tradition protestante, que mon homosexualité qui était visée. A Paris, cette scène aurait sans doute agacé, mais pas fait scandale. Mais je peux comprendre: moi-même, j'étais en état de choc la première fois devant ce tableau que j'avais voulu, devant surtout cet effort des hommes de figurer le Christ.

– Qu'est-ce que le théâtre pour vous? Un lieu de résistance face aux effets contestables de la mondialisation?

– Le théâtre n'est pas un lieu de résistance, mais d'insistance. Il est indestructible, consubstantiel à l'humanité. C'est un ailleurs, un espace où on pense l'homme. Pas forcément en résistance. Mais autrement, souvent.

Grand Théâtre de Genève, le 18 octobre à 13h. Loc. 022/418 31 30.

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