d’avant-garde Galeriste

Paul Durand-Ruela soutenu Manet, Degas, Monet, Renoir, Pissarro et bien d’autres quand ils étaient dénigrés par la critique ou par les instances officielles. Le Musée du Luxembourg présente à Paris les chefs-d’œuvre achetés par celui qui a fait «le pari de l’impressionnisme»

Au cours de sa carrière de marchand de tableaux, Paul Durand-Ruel (1831-1922) a acheté 1500 Renoir, plus de 1000 Monet, 800 Pissarro, quelque 400 Degas, 200 Manet; et 12 000 œuvres environ sont passées entre ses mains. Il y eut des marchands de tableaux avant lui. Mais il a la réputation d’avoir créé la galerie moderne et d’avoir inventé un métier dont il est l’un des anges tutélaires, comme Georges Petit son concurrent le plus direct, Ambroise Vollard son cadet, ou Daniel Henry Kahnweiler qui disait s’en être inspiré.

Le Musée du Luxembourg lui consacre une exposition intitulée Paul Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme.* Ce pourrait être une exposition impressionniste de plus, une machine à attirer le grand public. Ce n’est pas le cas. Fruit d’une collaboration entre la Réunion des musées nationaux, la National Gallery de Londres et le Philadelphia Museum of Art, c’est une divine surprise, le portrait d’une personnalité contrastée grâce à 80 tableaux d’une qualité exceptionnelle et à la mise en perspective des relations entre un marchand et «ses» artistes.

Paul Durand-Ruel était monarchiste et détestait la République. Comment a-t-il pu défendre Courbet, Manet ou Monet, qui détestaient la monarchie? C’était un ­catholique fervent et un conservateur. Comment a-t-il pu devenir l’inventeur d’une génération d’artistes méprisés par la critique ou par les institutions et peu portés sur la foi? Il voulait être militaire; il y renoncera pour raison de santé et deviendra galeriste chez son père qui tenait un commerce de papeterie et de tableaux. Comment a-t-il pu supporter le désordre qu’impliquent la fréquentation des artistes et les zones grises du commerce de l’art?

S’il travaille dès 1851 dans la galerie familiale, sa vraie vocation vient plus tard. Il découvre Delacroix lors de l’Exposition universelle de 1855. C’est une révélation. Delacroix a 57 ans. Il est célèbre et reste insoumis. Ses œuvres témoignent d’une énergie et d’une liberté qui continuent de défier les prudences de l’Académie. En art, Durand-Ruel n’aura jamais la passion de l’ordre et le respect de l’autorité. Il a son propre sentiment, il se fait sa propre opinion, il prend des risques. Comme l’explique John Zarobell dans le catalogue de l’exposition, il «réussit à mettre fin au monopole que détenait l’Académie sur l’appréciation esthétique des œuvres d’art», autrement dit, il est à l’origine d’un ensemble de pratiques qui permettent d’en fixer simultanément la valeur artistique et la valeur économique, chacune étant garante de l’autre.

En 1869, il crée la Revue internationale de l’art et de la curiosité qui scelle sa collaboration, voire sa connivence, avec des écrivains et des critiques. En 1873-1875, il édite un grand recueil d’estampes qui reproduisent les œuvres qu’il possède, un catalogue publicitaire. Il n’hésite pas à s’endetter, ce qui lui vaudra de sérieuses difficultés financières. Il achète par lots, parfois en grande quantité, au point de vider certains ateliers. Il pratique le plus possible l’exclusivité, ce qui lui permet de conserver le contrôle des prix et des stocks de tel ou tel artiste (sauf quand l’un d’entre eux lui fait des infidélités). Il privilégie les expositions particulières aux expositions collectives alors qu’elles sont encore rares; et quand il présente simultanément plusieurs peintres, c’est avec des ensembles importants. Il est donc le premier à vendre des artistes plutôt que des tableaux isolés.

Paul Durand-Ruel se sert des ventes aux enchères pour faire monter les cotes, non sans manœuvres et alliances souterraines avec d’autres marchands ou avec des collectionneurs spéculatifs. Il ne se contente pas de commercer dans sa galerie parisienne, il conclut des accords avec des marchands hors de France, il organise des expositions à Londres ou aux Etats-Unis. Avec les artistes, les collectionneurs, les critiques et les autres marchands, il crée un réseau fondé sur la confiance où les accords sont conclus oralement plutôt que par écrit. Et pour sécuriser le tout, il n’hésite pas à s’appuyer sur la vente d’artistes très chers et très connus pour qui il a peu d’estime, comme le très académique William Bouguereau.

C’est le prototype d’un système et d’une figure. Un système parce que toutes ces pratiques sont liées. Elles supposent un immense pouvoir d’adaptation dont le marchand fera preuve lorsque arriveront les déboires financiers, et une voltige constante entre l’attention désintéressée et les intérêts économiques. Paul Durand-Ruel est aussi une figure, celle du galeriste bienveillant, perspicace et rusé, ­capable d’entretenir des relations amicales avec les artistes, de deviner parmi les inconnus ceux qui ne le seront pas toujours, et de se mouvoir dans un milieu composé d’individus aux motifs contradictoires. C’est un entrepreneur en art, métier encore honni aujourd’hui par beaucoup d’artistes et d’amateurs de délectations esthétiques qui oublient une évidence: si personne n’achetait les œuvres et ne les présentait au public, les artistes seraient réduits à la famine et les amateurs privés de leurs objets de contemplation puisqu’ils ne parviendraient pas jusqu’à eux.

La carrière de Durand-Ruel connaît un tournant à la fin de l’année 1870. Il est à Londres pour fuir la guerre franco-allemande. Dès son arrivée, il poursuit son activité. En décembre ou en janvier 1871, il rencontre deux jeunes artistes, Monet et Pissarro; il leur achète quelques toiles qu’il expose immédiatement. Peu après, il écrit à Pissarro: «Soyez assez aimable pour m’en envoyer beaucoup d’autres dès que vous le pourrez.» En 1872, revenu à Paris, il lui en achète ainsi qu’à Manet, Monet, Degas, Sisley, Renoir ou Berthe Morisot. Il les paie entre 100 et 1500 francs pièce. A cette époque, le salaire annuel moyen ouvrier est de 884 francs et l’Etat acquiert pour 20 000 francs une œuvre de Jean-Léon Gérôme qui est un peintre à la mode. Les nouveaux venus n’ont pas encore fait parler d’eux sauf Manet dont Le Déjeuner sur l’herbe et Olympia ont fait scandale quelques années auparavant; l’exposition qui sera à l’origine du nom «impressionnisme» aura lieu deux ans plus tard.

En 1872, il est impossible de parler de spéculation. Rien ne garantit que les futurs impressionnistes seront célèbres d’autant plus que la critique s’emploie à les dénigrer. Paul Durand-Ruel fait donc preuve d’audace même s’il couvre ses arrières en vendant d’autres peintres plus connus et moins remuants. S’il réussit à trouver quelques collectionneurs pour cet art entièrement nouveau, il devra attendre des années avant de triompher. Son commerce traverse une crise à partir de 1875 et au début des années 1880. Mais il reprend ses achats dès qu’il le peut et devient, de l’aveu de ses artistes, celui qui leur aura permis d’exister.

Trente ans plus tard, en 1905, Paul Durand-Ruel organise la plus grande exposition impressionniste de sa carrière, peut-être la plus grande de tous les temps, 315 tableaux aux Grafton Galleries de Londres. Le public est au rendez-vous. Les acheteurs, non. Mais, qu’importe, le succès économique est acquis. Les petits prix des années 1870 ont été multipliés par cent.

Au début du XXe siècle, les jeunes rapins de 1870 ont fait fortune et pris leur indépendance. Ils exposent quelques fois dans des galeries concurrentes. Le rapport de force a changé. Paul Durand-Ruel en conçoit un peu d’amertume, comme le montre cette lettre de 1901 où il prie Pissarro de lui réserver le premier choix: «Vous savez quels sont mes sentiments à votre égard et vous savez aussi ce que j’ai fait pour parvenir à faire apprécier vos œuvres comme elles le méritent. Je n’ai négligé pour cela ni effort ni argent et vous ne saurez jamais ce que vous m’avez coûté ainsi que Monet et Renoir. Je commence à récolter maintenant le fruit de mon travail, mais il faut pour achever le succès une plus grande tenue que jamais et une entente absolue entre nous. […] Je vous demande de ne rien livrer avant de m’avoir vu.»

* «Paul Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme». Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris. Ouvert tous les jours. Lundi et vendredi 9-22 h, mardi à jeudi 10-19 h, samedi et dimanche 9-20 h. Rens. et réservations www.museeduluxembourg.fr Jusqu’au 8 février.

Il «réussit à mettrefin au monopole que détenait l’Académie sur l’appréciation esthétique des œuvres»