Saga

Paul Gallimard, le génie oublié de la dynastie

La maison d’édition fondée par Gaston Gallimard en 1911 fête ses 100 ans. Etabli à Coppet, son arrière-petit-fils Christian Gallimard retrace pour «Le Temps» l’histoire d’une dynastie obsédée par le livre

En juin 1911, décidant de doter la Nouvelle Revue Française d’une «bibliothèque», un trio de passionnés de littérature – Gaston Gallimard, André Gide et Jean Schlumberger – publie trois livres. L’Otage de Paul Claudel, Isabelle d’André Gide et La Mère et l’enfant de Charles-Louis Philippe seront les tout premiers titres de la fameuse Collection blanche, promise à un avenir plus que centenaire sous l’égide de la future maison Gallimard.

Gaston Gallimard (1881-1975), quoique issu d’une famille fortunée, a dû emprunter 3000 francs à son oncle maternel pour pouvoir investir sa part dans l’aventure, raconte Alban Cerisier, dans Gallimard, Un Editeur à l’œuvre, paru à La Découverte (Gallimard) à l’occasion du centenaire de la célèbre maison d’édition. Pourtant, Gaston Gallimard n’est pas sans ressources. Son père Paul est un riche héritier. Il est aussi un bibliophile et un collectionneur passionné. Néanmoins les deux hommes ne s’entendent guère – Gaston est élevé par sa mère loin d’un père volage. Et c’est probablement du côté des femmes de sa famille que Gaston obtiendra d’abord de quoi lancer ce qu’il appelle dans une lettre datée de 1919 sa «considérable affaire de librairie».

La figure de Paul Gallimard, le père de Gaston, est en retrait dans l’histoire de la maison d’édition fondée par son fils. Christian Gallimard, son arrière-petit-fils, qui développa le secteur jeunesse des Editions Gallimard dans les années 1970 et qui quittera la maison en 1983 pour fonder en Suisse, quelques années plus tard, les éditions genevoises Calligram, y voit pourtant un précurseur du grand éditeur que fut son fils. Paul fut une sorte d’«éditeur», c’est ainsi que le désignaient certains de ses amis artistes. Il se passionna pour les beaux livres, s’offrant des éditions de luxe sur mesure de grandes œuvres du XIXe. Il constitua aussi une énorme collection de premiers tirages (fumées), ainsi que de partitions de musique, avant de devenir un collectionneur de peinture.

Pour Christian Gallimard – son frère Antoine dirige aujourd’hui l’empire Gallimard –, Paul est donc essentiel à la compréhension des choix et du destin étonnant de son fils, Gaston. «On est en train de ressortir une épaisseur historique qui n’apparaît plus», souligne-t-il. Et il a voulu, en menant, avec l’assistance de Nathalie Popowski, licenciée en philologie romane, des recherches sur son arrière-grand-père, apporter sa pierre à l’histoire de la famille, partout célébrée cette année: «Gaston a refait, à sa manière, ce que son père avait fait», estime l’arrière-petit-fils. Avec son assistante, Christian Gallimard a donc remonté le fil des Gallimard jusqu’à ce traité de mathématiques publié sous Louis XVI par un certain «Gallimard», déjà atteint par le virus de l’édition. Mais reste que c’est le personnage de Paul, parfait dandy du XIXe dont les goûts et le comportement annoncent ceux de Gaston, qui a focalisé l’attention et les recherches historiques, dont voici l’état.

Né le 20 juillet 1850, Paul est le fils de Sébastien (ou Gustave?) Gallimard et d’Henriette Chabrier. Son père est agent de change. Sa mère, elle, est extrêmement riche, car son propre père a amassé une fortune colossale sous Napoléon III. Elle tient salon. La famille Chabrier possède plusieurs théâtres – Paul sera connu plus tard comme le propriétaire du Théâtre des Variétés – et des hôtels dans Paris. «C’est un peu le Bouygues de l’époque», relève Nathalie Popowski à propos du grand-père Chabrier. Paul naît donc dans ce milieu bourgeois à la fois actif, familier des affaires, et doré. Il fait les beaux-arts en architecture, mais il ne les aurait pas terminés. Dilettante fortuné, il voyage. En Amérique du Sud notamment, où, montrent certaines recherches, il aurait réalisé une muséographie pour un Musée de Buenos Aires. Il se marie avec Lucie Duché, qui elle aussi tiendra salon. En dandy à la mode, il entretiendra aussi une maîtresse, une actrice, avec laquelle il finira par s’installer, laissant le domicile conjugal – un hôtel particulier rue Saint-Lazare, en plein cœur d’un quartier qui monte, bourgeois et à la mode – à sa femme et à ses trois fils. Cela ne l’empêche pas de tâter de l’écriture – il composera un roman Les Etreintes du passé, que Gaston ajoutera en 1928, peu avant la mort de son père Paul, le 9 mars 1929, au catalogue de Gallimard. Cette vie très bohème n’empêche pas Paul Gallimard de se constituer une importante collection de tableaux – plus d’une centaine d’œuvres – de livres d’art, de fumées, d’estampes, une collection très importante donc, connue et reconnue à l’époque.

C’est ce que montre, en 1908, un numéro de la revue Les Arts, un mensuel, qui publie un long article signé Louis Vauxelles qui vante sur plusieurs pages les merveilles de «l’incomparable» collection de Paul Gallimard, laquelle témoigne, souligne Louis Vauxelles d’un très «sûr instinct d’artiste». «Quand Christian Gallimard a trouvé cet article, il était emballé, raconte Nathalie Popowski. On y retrouve l’esprit de la famille Gallimard et la manière dont cet esprit se transmet.» Du côté des peintres, Rembrandt, le Greco, Goya, Daumier, Corot, Renoir, Ingres, Delacroix, Fragonard côtoient Millet, Manet, Monet, Berthe Morisot et Renoir, Vuillard ou Bonnard. Ni Matisse ni Picasso cependant ne retiendront l’attention d’un collectionneur résolument tourné vers le XIXe. Les Gallimard, mari et femme, aiment les artistes, peintre et écrivains. Ils les font travailler. C’est ainsi, par exemple, que le peintre Eugène Carrière peint les trois fils Gallimard Gaston, Raymond et Jacques, encore enfants.

Paul, on l’a dit, ne collectionne pas que les tableaux. Il se passionne aussi pour les livres de luxe qu’il débusque ou fait fabriquer: il édite ainsi en trois exemplaires sous une couverture de luxe signée par l’ami Eugène Carrière et avec des illustrations originales de Jean-François Raffaelli le roman de Jules et Edmond de Goncourt, Germinie Lacerteux , misérable épopée d’une pauvre et tendre domestique. Cet ouvrage fait l’admiration de l’auteur de l’article de la revue des Arts . Le livre luxueux s’ouvre sur une dédicace qui est un hommage appuyé d’Edmond de Goncourt à Paul Gallimard. Ce bibliophile ne s’intéresse pas aux manuscrits, aux incunables du passé, mais il lit et fait relier la littérature de son temps. Outre une collection de textes étrangers témoignant d’un goût pour l’exotisme, sa bibliothèque, souligne la revue Les Arts , abrite des livres uniques, comme cette édition des Fleurs du Mal de Baudelaire, ornée de dessins à la plume de Rodin. Autant d’objets précieux qui ont été dispersés, sans doute vers la fin des années 1920, lors de la vente de la collection qui aurait eu lieu en Suisse. On retrouve aujour­d’hui la trace de cette collection dans plusieurs musées.

C’est dans l’éclectisme de Paul, dans le sens des affaires de ses aïeux, que Gaston, selon Christian Gallimard et Nathalie Popowski, aurait puisé son inspiration. «L’idée de créer un patrimoine, un catalogue d’auteurs, lui vient clairement de son père, notre Nathalie Popowski, à quoi il ajoute les talents de chef d’entreprise de son grand-père Chabrier.»

Comme son père, qui fut possesseur du Théâtre des Variétés, Gaston se rapprochera du théâtre en devenant l’administrateur du Vieux-Colombier et en y faisant monter ses auteurs. Comme lui, il saura s’entourer d’artistes, cultivant les amis de son père, puis constituant son propre cercle, et s’attacher leurs talents. Comme son père, enfin, il a voulu avoir sa propre bibliothèque de luxe. Christian Gallimard voit dans la reprise de La Pléiade par Gaston Gallimard en 1933, un écho à l’amour que portait Paul Gallimard aux très belles éditions.

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