Aussitôt après sa mort en 1903, Paul Gauguin, pour le petit monde des artistes mais aussi le grand public, est devenu un mythe. Les critiques le considèrent comme l’un des pères de la modernité, et ses toiles sont immédiatement reconnaissables – certaines ont le statut d’icônes. Pourtant, ce même peintre n’est guère exposé, en Suisse en tout cas.

La Fondation Beyeler remédie à cette situation, et tant qu’à faire elle va jusqu’au bout de son projet: une longue préparation, explique Raphaël Bouvier, commissaire de l’exposition aux côtés de Martin Schwander, a permis d’obtenir pour ainsi dire toutes les œuvres convoitées, même les plus fragiles, même les plus célèbres, dont les musées et autres prêteurs ne se séparent pas sans douleur. On est véritablement époustouflé de se trouver en présence du testament pictural, et à la fois de peinture programmatique, que représente la très longue frise (plus de 3 m 70) intitulée D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?.

Œuvre mystérieuse, pour une triple interrogation existentielle, à laquelle on peut apporter toutes les réponses possibles sans jamais la résoudre. Magnifiquement reproduite dans le catalogue, cette composition, dont l’artiste, dans un état d’esprit suicidaire, pensait qu’elle serait la dernière, a vu certains de ses motifs être repris par la suite, tant elle est riche sur le plan symbolique, et belle, avec son paysage décoratif, ses teintes (luminosité des chairs dorées) harmonieuses et ses groupes de personnages savamment disposés. Un jeune homme, bras levés pour attraper un fruit (la pomme du jardin d’Eden), joue un rôle charnière, au centre de l’œuvre, il est entouré des âges de la vie, ainsi que d’animaux familiers, tandis qu’un peu en retrait deux femmes en robe avancent à petits pas vers une destination inconnue, et qu’une statue primitive évoque le sens du divin et les rites ancestraux.

Paul Gauguin est venu tard à la peinture. Auparavant, cet homme, qui s’enorgueillissait de ses origines mêlées et de son «profil d’Inca» (sa grand-mère maternelle était la féministe péruvienne Flora Tristan), gage de sa singularité et l’une des sources de son altérité, avait sillonné les océans en tant que pilotin puis second dans la marine marchande.

Chez Beyeler, une carte du monde, dans l’espace multimédia accolé à l’exposition (également équipé de livres interactifs, que l’on feuillette le cœur battant), montre à quel point cet esprit nomade a voyagé. Reparti aux antipodes, en tant que peintre cette fois, Gauguin aura à ce titre été une exception parmi les artistes occidentaux de son époque. L’exposition s’intéresse à l’œuvre au moment où elle a trouvé son style, lors d’un séjour en Bretagne, en 1888. Le peintre avait alors atteint la quarantaine et il s’était éloigné radicalement de l’impressionnisme. Le Christ jaune et La Vision du sermon sont les œuvres phares de cette période de transition.

L’artiste force la note anti-naturaliste, le feuillage des arbres est rouge vif, la divinité du Christ en croix signifiée par ce jaune que reprennent les prés. Surtout, il réunit dans un même espace et place sur le même plan l’ici et maintenant, incarné par les femmes dans leur costume breton, et la scène de la lutte de Jacob avec l’ange, représentation intérieure d’une vision biblique.

Paradis terrestre

Tourmenté par une «terrible démangeaison d’inconnu», Paul Gauguin, en dépit d’un début de renommée en France, décide de s’installer à Tahiti au printemps 1891. Lui qui aspirait à un environnement intact, non encore gâché par une civilisation d’ores et déjà décadente, telle qu’on la connaissait en Europe, déchante vite. Toutefois, et c’est là qu’intervient son art (ou son génie), il saura recréer dans son œuvre son propre rêve, et le réaliser ainsi, pour lui-même et pour quiconque se confronte à sa peinture, et l’aime.

Les expériences tentées en Bretagne, cette région encore reculée, voire arriérée, seront reprises et approfondies en Océanie, lieu de l’épanouissement, non tant dans le registre affectif, ou social, que dans le domaine artistique. Gauguin manie l’équivoque en maître de l’énigme et de l’étrangeté. Lui qui titre précisément ses œuvres, il interpelle aussi bien le spectateur que ses modèles: Parau api/Quelles nouvelles? dit une toile. Et une autre: Nafea faa ipoipo/Quand te maries-tu?, et encore: Aha oe feii/Eh quoi! Tu es jalouse? Ce sont des femmes qui parlent entre elles, et l’on a ainsi l’impression de s’insinuer en pleine conversation – sans la déranger d’ailleurs, car la force placide et la monumentalité des modèles sont telles qu’elles forcent le respect. Alors qu’une petite salle, lieu du repos au milieu de la visite, réunit des portraits féminins, la jeune fille prude, ou au contraire une version impudique de la femme-enfant, ou encore l’image mélancolique, et coquette, de Madeleine Bernard, jadis courtisée, différents autoportraits ponctuent le parcours, lui donnent un rythme, un sens.

Le Gauguin fier et tapageur, le mystique, l’artiste complet, qui œuvre dans différentes disciplines, peinture, céramique, sculpture sur bois, l’homme enfin, qui, l’année même de sa mort, sans plus de prétention, livre son visage à nu, un visage curieusement lisse, l’œil clair, en dépit des déboires, illustrent un parcours et une progression.

Rebelle, critique, le peintre n’a cessé de l’être, lui qui, aux îles Marquises au début des années 1900, réalisera un couple de statues dont l’une, Thérèse, qui avait passé par les mains du galeriste Ernst Beyeler, revient ainsi à la Fondation: Thérèse, cette femme au corps dense, à l’expression figée, des fleurs dans les cheveux, était la servante de l’évêque sur l’île d’Hiva Oa. Un évêque représenté sous le nom de «Père Paillard», et sous les traits du diable, parce qu’il entretenait des relations intimes avec son employée indigène.

Ce qu’enchâssent les cadres est tellement superbe, animé de cavaliers sur la plage rose, des sinuosités bleues des branches, de chevelures aux reflets roux et de ces yeux de faune qu’arbore l’ami Jacob Meyer de Haan dans les fascinants Contes barbares: il vaut mieux le contempler que le décrire. Les cadres aussi sont beaux, travaillés, vieux bien sûr, de bois plus ou moins doré et taillé avec des accents rustiques. Sur les cimaises blanches, qui laissent respirer les œuvres et où vague le regard, presque fatigué de tant de splendeurs, ils en imposent, sans nuire au contenu.

Les commissaires d’exposition se félicitent de leur qualité, et le visiteur a rarement l’occasion de voir réunies autant de pièces somptueuses, venues avec les peintures, dont elles sont inséparables. Drôle d’idée de leur laisser le dernier mot. Eh bien, une fois n’est pas coutume…

* Paul Gauguin, Fondation Beyeler, Baselstrasse 101, Riehen/Bâle, www.fondationbeyeler.ch. Tous les jours 10h-18h (me 10h-20h). Du 8 février au 28 juin.