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«Vor dem Blitz», 1923, Aquarelle et crayon sur papier, 28 x 31,5 cm, Fondation Beyeler, Riehen/Basel.
© Peter Schibli

Exposition

Paul Klee, entre représentation et abstraction

Sans prétention à l’être, Paul Klee fut un peintre abstrait, expérimentant en connaissance de cause les possibilités offertes par ce style «sans pathos». Une dimension exposée à la Fondation Beyeler

L’œuvre du peintre s’inscrit si familièrement dans les salles empreintes d’une certaine intimité du Centre Paul Klee de Berne qu’on est un peu surpris, content aussi, de la retrouver dans un autre cadre, également conçu par l’architecte Renzo Piano.

Si les formats (particulièrement diversifiés et qui excluent toute monotonie), semblent au premier abord peu proportionnés aux dimensions des cimaises de la Fondation Beyeler, les peintures ont vite fait de rayonner dans l’espace à disposition. Plus didactique peut-être que l’actuelle exposition bernoise, dédiée à l’influence du maître sur les peintres américains de l’après-guerre, la manifestation se révèle parfaitement complémentaire.

Ici, la chronologie épouse les principales thématiques, la nature, l’architecture, la musique et l’écriture, autour d’un thème central: l’abstraction. Paul Klee, s’il n’a pas –comme Kandinsky et Malevitch– revendiqué la paternité de cette «invention» du début du XXe siècle qu’est l’art abstrait, y a pourtant largement contribué, au fil d’expérimentations qui se révèlent autant de chefs-d’œuvre.

«Construire des ponts»

Comme le rappelle la commissaire de l’exposition Anna Szech, parler de l’invention de l’abstraction n’est pas tout à fait juste, d’autres moments et d’autres styles, bien avant le XXe siècle pour certains, s’étant détachés de la représentation de la réalité, ou même d’une certaine réalité. Les modernes sont néanmoins les premiers à l’avoir fait délibérément, comme un but en soi.

Selon cette définition, Klee ne serait pas tout à fait un peintre abstrait, lui qui, comme l’illustre si bien l’exposition, n’a pas opté pour la non-figuration (magicien de la couleur, il n’a pas cessé d'ironiser sur la rigueur proprement ascétique de ses pairs, chantres de l’angle droit et du noir et blanc), mais s’en est servi pour ses propres fins, qui d’une certaine manière relèvent autant de l’art poétique et de la musique, que des arts visuels. A l’instar d’un poète, Klee a cherché avant tout à «construire des ponts».

Lire aussi: Paul Klee, la couleur enchantée

Persistance de l’enfance

Ainsi, même les compositions en échiquier, constituées d’un assemblage de rectangles ou de carrés, parviennent, en variant les tailles de ces éléments, en les déformant à peine, en décalant légèrement leur alignement et en nuançant leurs teintes, à suggérer une sensation, une perception, une émotion aussi, que vient confirmer le titre. Par exemple, ces tableaux autour du motif de la floraison de l’arbre, où les petits carrés, au centre, se font plus vifs, plus clairs, plus chantants.

Ou bien ce sont un ou deux arcs qui suffisent, en évoquant des toits en dôme, à suggérer une ville. Sans oublier le cercle qui, au milieu de tous ces carrés, évoque la lune (ou le soleil). Exemples simples, qui permettent aux animateurs du musée d’expliquer l’art aux enfants, dans des visites guidées elles-mêmes pleines de charme – les petits semblent envoûtés. L’art de Paul Klee est une aubaine pour la pédagogie.

Marqué par la guerre

Les premiers travaux, dans les années 1910, restent d’ailleurs enfantins, non seulement dans leur caractère bricolé, puisque l’artiste combine les techniques, intervient à l’aquarelle, au collage, au pastel, sur des fonds de carton, de papier, de jute grossier, ni même dans leur esprit, Paul Klee étant l’un des meilleurs représentants de la persistance de l’esprit d’enfance dans l’art, mais aussi dans une certaine manière tâtonnante et primesautière.

Ceci jusqu’au célèbre voyage en Tunisie, effectué, avec les peintres et amis August Macke et Louis Moilliet, en 1914, avant que la guerre soit déclarée. Il n’est pas anodin de le préciser, la guerre, si elle n’apparaît pas directement dans son œuvre (exclu comme «dégénéré» par les nazis, l’artiste est mort en 1940, au tout début de la Seconde Guerre mondiale), l’a pourtant profondément marquée.

Style «sans pathos»

De cette empreinte dramatique témoignent, en 1930, des toiles prophétiques, qui anticipent l’énormité du conflit. Tempête à travers la plaine ou Message pesant, du fait de leur gestualité et de leur expressivité, annoncent l’abstraction lyrique, tout comme les compositions par champs colorés, à l’époque du Bauhaus, annonçaient la peinture américaine ultérieure. L’œuvre tardive est représentée ici par des travaux qui intègrent et utilisent l’écriture au sens large, recourent à des signes noirs, parfois tracés au moyen du doigt, comme éléments de composition.

Tantôt la figure est totalement évacuée au profit de ces sortes de hiéroglyphes, ou ce sont ces caractères mêmes qui la réintroduisent, par exemple sous la forme d’une sorcière archétypique (Erd-Hexen ou Wald-Hexen, 1938). Réduit à moins qu’une silhouette, à des signes somme toute abstraits, le sujet féminin se trouve à la jonction précise entre la représentation et l’abstraction. «Abstraction, déclarait Paul Klee en 1915, le froid romantisme de ce style sans pathos est inouï.» Pas de pathos, en effet, mais une immense sensibilité.


«Klee – La dimension abstraite»,Fondation Beyeler, Riehen, jusqu’au 21 janvier 2018.

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